PENSER LE MONDE

Chroniques confinées #2


Chroniques confinées Miss blemish

 

Nous réhabituerons-nous au bruit de la ville maintenant que nous avons fait l’expérience du silence ? Pourrons-nous revenir en arrière, troquer le chant des tourterelles pour la pétarade des bus lancés à grande vitesse ? Ce quotidien que je pensais vouloir faire mien pour des années encore sera-t-il acceptable maintenant que nous avons fait l’expérience collective d’une faune reprenant quelques droits sur la ville ? 

Je regarde ce Paris désert où les routes sont devenues trottoirs et repense aux heures furieuses de décembre où la grève des transports déjà venait ébranler nos quotidiens. À cette heure-là se livrait une bataille sans merci dans ces mêmes rues aujourd’hui si calmes. Vélos, trottinettes, motos, scooters, voitures, piétons, tous nous jouions des coudes pour avancer quoiqu’il en coûte. De ces trajets qui m’étaient si pénibles naît l’envie encore discrète – mais tenace – d’en refaire l’expérience. Laver la colère, la fatigue et la détresse de l’hiver, leur offrir un printemps. Je suis curieuse de ce silence, de ces rues honnies, curieuse de les découvrir sous le jour nouveau qui éclaire à cette heure le moindre recoin de nos quotidiens. Qui sait quels trésors autrefois cachés à mon regard par l’agitation fébrile de milles êtres déboussolés pourraient surgir du silence ? 

Puisqu’il me faut sortir, puisque ce trajet reste le mien – de la maison à l’hôpital, de l’hôpital à la maison – la tentation est grande de laisser libre cours à toute curiosité existentielle qui se présenterait sur ma route. Partir à la conquête de la substantifique moelle, quitte à la laisser chavirer pour de bon mon équipage pourvu qu’elle éclaire ma lanterne. C’est un sursaut du monde d’avant. Souffrir oui ! pourvu que cela ait un sens.

Peut-être que de sens nous n’en trouverons pas vraiment ou du moins, pas selon les contours que nous connaissions jusqu’ici. Peut-être est-ce ça qui nous est proposé : faire l’expérience dans nos chairs de l’impermanence qui prévaut à toutes choses, débarrassés des vernis culturels et civilisationnels. Nulle loi biologique n’ordonne à l’ordre de nos sociétés. Si tout est affaire de choix, nous pouvons tout réinventer. 

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Chroniques confinées #1


Chroniques confinées Miss Blemish

Chez vous aussi cette crise vient ébranler jusqu’aux briques autrefois les plus sûres de votre socle ? Questionne-t-elle toutes vos certitudes jusqu’au sens de notre existence même ? Imprime-t-elle son remue ménage dans vos cellules, vos amours et vos souhaits pour demain ? 

Ce 26 mars c’est sûr n’a ressemblé à aucun autre mais il ne fut pas pour autant dépourvu de joie. Une bougie blanche (et non 27), un dessin, un gâteau au chocolat, quelques appels face caméra, de la musique et nous dansant en pyjamas, 2 heures aux airs de fête pour clôturer une journée d’anniversaire comme nulle autre. 

Cette semaine vient amorcer une bascule. L’angoisse se dissout, la colère, la lutte, l’indignation s’éteignent. Il faut traverser, nous n’avons pas le choix. Ne nous appartient plus que celui de choisir comment nous le ferons. Campés sur nos rancunes ou décidés à vibrer la joie d’être en vie vaille que vaille ? J’oscille encore, la révolte et la peur m’assaillent par vagues. Pourtant même dans la plus violente des tempêtes il me suffit de fermer les yeux, redresser ma colonne vertébrale, me connecter à ma respiration, ici et maintenant, pour retrouver cette zone sûre que rien ne peut altérer. Cet îlot qui nous habite est toujours disponible. Il est une maison baignée de lumière toujours prête à nous accueillir et que nous pouvons choisir de fleurir. 

Je ne sais pas ce qu’il adviendra de tout ce que je me souhaitais pour demain et quelles décisions naîtront du chaos. Mais je garde la possibilité de choisir pour moi, ici et maintenant, ce que je veux vibrer pour le monde. Et je choisis la joie. 

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Penser le monde épisode 3 | La réconciliation de Lili Barbery-Coulon


Penser le monde podcast | Sociologie et société - Miss Blemish

Le dernier épisode du podcast remonte à la fin mars, si j’ai lu beaucoup de livres à la faveur de mes trajets de métro quotidiens, l’écriture de mon livre a pas mal accaparé mes temps libres. Surtout je crois qu’il me fallait un vrai coup de coeur pour me détourner de ce projet qui m’occupait complètement l’esprit. Vous le devinez, ça a été le cas du livre dont je vous parle dans ce troisième épisode.

Je suis le blog de Lili Barbery-Coulon depuis plusieurs années mais c’est depuis le changement de ligne éditoriale et l’arrivée d’articles personnels sur son cheminement et sa formation de professeure de Kundalini yoga que je ne manque plus aucun de ses articles. En juillet dernier j’ai eu la chance de pouvoir assister à trois de ses cours dont un atelier sur la confiance en soi et cela m’a tellement plu que l’une de mes plus belles joies de ces vacances a été d’apprendre que j’avais une place pour un cours à mon retour. J’attendais le livre dont elle avait annoncé la sortie pour la rentrée avec impatience et je n’ai pas été déçue : je l’ai lu d’une traite sans parvenir à m’arrêter. Je vous en parle plus en détail dans ce nouvel épisode : j’espère qu’il vous plaira et surtout qu’il vous donnera envie d’à votre tour découvrir ce livre.

Les citations de l’épisode

« En écrivant ce texte, tandis que j’observe le chemin parcouru, je réalise combien ma tolérance s’est déployée. Je me compare moins. Mais je me compare encore. Ma résistance à croire en mon essence divine est tenace. Et tant qu’elle sera active en moi, je sais que je ne pourrais pas avoir accès à tous les trésors qui sont déjà là, à l’intérieur. Chaque matin, sur mon tapis volant, je signe un pacte. Je choisis de continuer à éplucher mes limitations comme un oignon, couche après couche, pour aller jusqu’au cœur et ouvrir mes deux oreilles à cette phrase que je reçois souvent pendant mes méditations : « Tu suffis ». »

« J’allais prendre le risque de dire non. J’allais gagner moins, j’allais peut-être tout perdre. Je n’avais aucun plan B. Je ne savais pas ce qui se profilait. (…) La peur du manque me rongeait. Je voyais comme elle était connectée à l’histoire de ma famille maternelle et à ma propre crainte de connaître un jour l’immeuble décrépi où ma grand-mère vivait lorsque j’étais enfant. Je me souvenais de l’ascenceur toujours cassé qui puait la pisse. Des cris de la voisine du dessus qui se faisait cogner par son mari. Des insultes gribouillées dans les escaliers qui montaient jusqu’au neuvième étage. (…) En observant ma peur, je m’aperçus qu’elle faisait également écho à ma crainte d’avoir faim, à la manière dont je m’étais gavée pendant des années entre deux régimes. Plus je scrutais ma peur du manque, plus elle devenait irrationnelle. Il ne s’agissait que de scénarios pas de ma réalité et certainement pas de mon présent. Je m’étais laissée envahir par des souvenirs qui n’étaient même pas les miens. Je pouvais tout à fait remplacer cette vieille pellicule usée par de nouveaux codes. Au lieu de résister à ma peur, je me fis confiance. Une image me permit de traverser cet automne de panique : lorsqu’on déterre toutes les mauvaises herbes d’un jardin, il ne reste jamais vide bien longtemps. La nature reprend toujours ses droits. »

« Ce n’était pas ce que je « voulais ». En entamant cette formation, je voulais devenir autonome, je voulais réussir à pratiquer tous les jours, je voulais apprendre, je voulais gagner en légitimité. Je voulais être la bonne élève qui coche toutes les cases comme j’avais voulu, quelques années plus tôt être la bonne épouse, la mère idéale, l’amie accueillant, la fille ou la sœur qui comblerait les attentes de sa famille. A trop vouloir, j’oubliais une chose essentielle : mon « état d’être ». Et cela ne dépendait pas de ma volonté. »

« L’acceptation de ma honte archaïque (mes règles) fut une étape importante. Cependant cela ne suffit pas à la faire disparaître totalement. Il allait encore falloir œuvrer pour déployer l’amour dans les interstices du chagrin. Mais j’étais bien décidée à avancer dans cette direction. Je ne marchais plus, je sautillais. Je courrais même, certains jours. En changeant mon regard sur mon corps et sur moi-même, mon énergie toute entière s’était transformée. Ce n’était pas une posture narcissique. Je comprenais qu’il s’agissait d’un acte militant. Ma guérison n’était pas circonscrite à ma propre personne. En me soignant, je soignais les femmes de ma lignée, même disparues. En remettant mon corps en liberté, j’affranchissais celles qui m’avaient précédées comme celles qui me succèderaient. Je pensais à ma fille, à ma mère, à mes grands mères et à toutes les autres que je n’avais pas connues. J’avais envie de toutes les prendre dans mes bras et de leur crier que nos corps étaient des temples d’une beauté absolue. »

« La plupart des gens n’aiment pas leur reflet. Ou seulement une toute petite partie. Et le fait que le visage corresponde aux critères de beauté actuels n’y change rien. Or, il est essentiel de pouvoir se dire « je t’aime » en se regardant. Ce n’est pas narcissique, c’est de la logique : on envoie un message qui va avoir une action positive sur l’ensemble des cellules. Si l’on applique une huile, une crème ou même si on nettoie chaque soir sa peau avec cette intention, alors on obtient rapidement des résultats. »

« Ai-je résolu tous mes problèmes ? Ai-je désincarcéré tout ce qui m’aliénait trois ans plus tôt ? Le travail est-il terminé à présent que s’achève l’écriture de ce livre ? Non. Je n’ai pas fini de me réconcilier avec tout ce qui me constitue. Je continuer à déloger de la noirceur cachée, des dissonances et des attachements à la souffrance. Parfois, la traversée d’une grosse épreuve me donne l’illusion que c’est fini. Puis je pars à la pêche et j’attrape une benne à ordure inattendue au bout de mon hameçon. Je la regarde vomissant ses vieux déchets à mes pieds. Et je sais que bientôt de petits bourgeons émergeront de cet humus en devenir. »

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