Miss Blemish
12août

A la croisée de nos chemins

route_66_3

Il est assis à une table du fond de la salle. Dans cette cantine de bord de route où le pancake à la mine déconfite se noie dans un sirop d’érable de contrebande, le touriste affamé par la nuit trop courte se presse. Elle n’a pas franchi les portes que déjà elle le trouve attablé au milieu de ce claudiquant ballet. Il relève la tête alors qu’elle entre. Regards qui se croisent comme ils s’échappent dans un sourire qui se refuse. Il faut dire qu’aujourd’hui elle est plutôt jolie, nonchalante dans son short des jours de randonnée. Assis comme en face d’elle depuis la banquette qu’elle se choisit à une autre table que la sienne, il porte une tasse à ses lèvres. Thé ou café ?  Il faudrait l’embrasser. Savoir. Et toujours leurs yeux qui trouvent à se rencontrer. Aussi bleus que le paquet de cigarettes qui, la veille, dépassait d’une des poches de son pantalon d’aventurier. C’est tout ce qu’elle sait de cet Il qu’elle ne peut s’empêcher de chercher toujours, ses prunelles brunes en éternelles éclaireuses. Il fume. Elle trouve un peu de Daniel Craig et un zeste de lui derrière ses traits. Un soupçon seulement et pourtant suffisant à le jauger plus longuement que les autres passagers débarqués là pour la grande aventure. Elle le regarde, lui aussi. Elle sait qu’il sait qu’elle sait qu’ils savent. Peut-être est-ce ce qui la retient, ce soupçon de « comme lui ». Elle détourne la tête mais reste à la table que les autres rassasiés de sucre ont quitté il y a déjà un moment. Cachée derrière son stylo stérile sur une page noircie quelques jours avant, elle relève la tête alors, que passant à côté d’elle il lui souffle un bonjour souriant. Bonjour. Un seul mot échangé en trois jours pour des centaines de kilomètres parcourus à un siège d’écart. Cache-cache emprunté. Et seulement sur cette place, la nuit arrivant plus vite qu’on ne l’aurait cru, leurs mains se trouvent et se gardent un peu plus longtemps que les autres pour se dire au revoir. Leurs regards qui s’embrassent enfin pour de vrai et ses yeux, très bleus qui murmurent en même temps que ses lèvres s’agitent ce que leurs mains enlacées confirment. Cela ne dure qu’un instant, ils s’éloignent au milieu des embrassades sans connaître dans leur malhabile pudeur jusqu’à leurs prénoms. 

3août

Haut comme trois pommes

LEMONADE-STAND

Aujourd’hui on est avec Papa. C’est mardi et le mardi Papa il travaille pas. Alors c’est le jour qu’a choisi mémé pour voir pépé dans sa maison bizarre où tous les gens sont ratatinés. Maman elle dit que nous terminerons tous au pays des reinettes. Moi j’ai pas compris mais elle a fait une tête pas comme d’habitude alors ça doit pas être chouette ce pays-là. Bref aujourd’hui on est avec Papa. Il est marrant Papa, il sait pas faire comme maman, lui il fait toujours brûler les poissons carrés et il casse des trucs qu’il ramasse vite vite et jette dans la poubelle des voisins. Après il dit « ça reste entre nous » ou « c’est notre petit secret » et il nous fait un clin d’œil. Et puis il danse sur des musiques bizarres. Maman elle aime pas ça, un truc avec les voisins. Peut-être qu’eux non plus aiment pas, je sais pas. Un jour faudra qu’j’leur demande. Mais plus tard. La voisine est fâchée parce que j’ai dit que c’était rien qu’une « stupide petite fouineuse ». Maman, elle, elle le dit tout le temps et même qu’on ne l’a puni pas de Tchoupi. Et puis Papa quand même il s’amuse pas comme nous. Il aime des trucs « de son enfance » qu’il a retrouvé dans le grenier de mémé quand elle est partie. Je sais pas où mais ça doit être drôlement loin parce qu’elle est jamais revenue. L’autre jour il a voulu qu’on construise des petits chalets en bois. Après j’avais plein d’échardes dans les doigts et maman elle était pas contente. Mais j’ai eu droit à des guimauves au chocolat alors j’lui en voulais pas trop à Papa. On joue aussi « mécano ». Apparemment c’est le nom des petites planches trouées qu’il y a dans la boîte rangée au grenier. Je sais pas bien ce qu’on en fait mais ça a l’air compliqué. Même que quand on y joue Papa il fronce les sourcils et il ronchonne. Mardi dernier il nous a fait un lait au chocolat et on a jamais eu l’avion. Demie-portion, mon petit frère, était fâché alors papa l’a pris dans ses bras et l’a fait tournoyer en l’air. Moi je fais plus ça, c’est pour les bébés. Moi je suis grand. Mais aujourd’hui Papa avait pas envie de froncer les sourcils alors il a décidé qu’on allait faire « comme dans les films ». Il faut dire qu’il aime beaucoup la télé. Parfois maman elle dit que c’est une télé qu’il aurait dû épouser mais moi j’sais qu’ça s’peut pas. Maman elle dit que je comprendrais quand je serais grand. En attendant, « on fait comme au cinéma » : on est sur le trottoir, on a descendu mon bureau, les vieux pichets de mémé et deux chaises et grumeau et moi on vend de la limonade. Papa a l’air de trouver ça marrant. Je me demande bien parfois ce qui se passe dans la caboche des grands.

 

Article inspiré par les deux petits bouts de chou qui ont installé ce soir dans la rue adjacente un stand de limonade surveillés de près par leur papa qui guettait du balcon.

2août

Deux années corsetée

corset rose

A 13 ans et quelques petits mois (oui, à cette époque le demi comptait encore), une radio de routine s’est soldée par la découverte d’une scoliose. Préoccupante. 13 degrés en haut, 27 en bas. Concrètement pour nos yeux de neophytes, cela se traduisait surtout par un S dans mon dos. Cependant, il faut bien le dire, j’ai eu la chance d’avoir un radiologue très fin psychologue. Je vous refais la scène :

Ma maman entre dans la salle où le médecin nous accueille pour la lecture des clichés et s’écrie en riant :

« Eh ben ma fille, t’es tordue ! » (maintenant vous savez d’où me vient cet incroyable humour)

Ce à quoi « j’ai pas inventé l’eau chaude Ier » répond :

« Ah ben pour ça pas qu’un peu… A trois degrés de l’opération ! »

Moi bizarrement, sans rien savoir de ce qui m’attendrait par la suite, j’avais compris tout de suite que j’allais pas rigoler-rigoler si vous voyez ce que je veux dire. Bon, là quand même, après m’avoir fait miroiter mon avenir corseté, il m’a rassurée un peu, pour la forme quoi :

« Eh c’est pas comme si on venait de te découvrir un cancer des os au stade terminal et qu’il ne te restait que 6 mois à vivre ! »

Dommage qu’il ne reste pas un instantané de la tête de ma maman, question décomposition faciale ça valait son pesant de cacahuètes. Moi j’avais établi dès les premières minutes que c’était un gros con, je voulais juste sortir. Par la suite, il s’est rattrapé un peu. On parlait de cul, c’était plus léger. Je rappelle que j’avais 13 ans, ma vie sexuelle était donc en tête de liste de mes préoccupations.

Bref, allez savoir comment, j’ai terminé en sous-vêtements dans une machine, mains accrochées à des barreaux avec option lumières scannantes de toutes parts, habillée d’un tissu blanc très moulant, un tube de tissu enfilé par les pieds. C’était la partie marrante de la confection « sur mesure » de mon corset. Choisi blanc pour aller avec tout. J’étais diablement pragmatique à l’époque. Bon avant, j’avais joué à « penche toi que je regarde ton dos et que je prenne des mesures » avec un grand ponte du tuteur pour « belle plante courbée » de Lyon.

La semaine suivante, je suis donc revenue voir mon corsetier (institut Lecante, si le docteur qui m’a suivi y travaille toujours vous pouvez y aller les yeux fermés, il a été… je ne saurais même pas vous dire tant je lui en suis reconnaissante)(un homme bien comme il en existe peu…). Et je suis repartie le coffre rempli de présents : un corset tout frais tout beau et quatre tee-shirts.

Bon mais vous me direz, un corset ça se passe comment concrètement ?

Ben déjà on ne l’enfile pas à même la peau mais par-dessus un tee-shirt. 100% coton de préférence pour éviter d’ajouter à l’expérience une option sauna-hammam maison sans huiles essentielles. Ensuite, on l’enlève pour la douche (mieux vaut dire les évidences). Et on le nettoie au savon avec un peu d’eau, une à deux fois par semaine (dans les faits, une fois)(mais je veux entretenir une bonne image ici). On rince au gant, on essuie avec une serviette sèche et le carrosse de votre buste est prêt à rouler pour la (demi)semaine à venir.

Moi j’avais un corset bas qui commençait sous la poitrine et s’arrêtait au niveau de ma ceinture devant, qui débutait à la moitié de mes omoplates et terminait au milieu de mes fesses derrière.

Les inconvénients ?

On voit le corset au niveau des fesses, il faut acheter des tops longs si on le porte aussi la journée.

Lorsque l’on se penche à son bureau pour écrire, on a une bosse dans le dos (ben oui, le corset ne se courbe pas avec le dos, logique)

On se met à acheter du 40 en haut alors que l’on fait un petit 36 au plus (pour une fille c’est psychologiquement dur, si si)(je rappelle que j’ai 13 ans si l’âge est petit la taille aussi)

On ne peut pas vraiment s’habiller comme on veut. Au collège et quand on est une fille ça pèse lourd.

Pour se baisser, pas le choix, c’est au niveau des genoux que ça se passe.

Les avantages ?

Bon ben pour le coup on devient une pro des flexions.

Un ventre plat même après le déjeuner.

On peut avoir facilement des dispenses sportives. Justifiées et… moins justifiées. J’avais une trouille bleue en escalade… Problème résolu !

Chaque séance de kiné se solde par un massage.

On est exempté de tâches style « enlever toutes les pierres du champ », « porter des cartons lourds »… Mon conseil : profiter voire même un peu abuser. Juste un peu. (bon dans les faits on déteste se faire traiter comme si on était handicapée lourdement alors on fait tout comme d’habitude et même mieux et plus parce qu’on veut montrer QU’ON PEUT ENCORE)

On devient super woman : impossible de nous chatouiller, les marrons à l’automne rebondissent sur la carrosserie et provoquent des regards écarquillés et craintifs, bref, la belle vie.

Les petits pièges

Les toilettes. Vous savez on parle de pleins de trucs mais quand j’ai posé mon corset définitivement et que ma kiné m’a demandé ce qui avait été le plus pénible j’ai répondu sans hésiter « Les toilettes ». Oh, pour vous déshabiller et faire vos affaires là, tout roule, pas de panique. C’est pour se rhabiller que ça se corse. Je vous ai décrit mon corset. Bien. Vous voyez comment le jean est normalement coincé SOUS le corset (ben oui, il m’arrive à mi-fesse… le baggy très peu pour moi). Rajoutez à cela le tee-shirt de protection qui, sous le corset, s’enfile dans le jean qui le maintient bien en place durant la journée. Bien. Vous avez une idée du problème. Si vous vous contentez d’un rhabillage sommaire c’est le pantalon qui descend toute la journée (et vous qui bataillez pour le remonter tant bien que mal)(la classe pour aller au tableau en cours de maths) et le tee-shirt qui remonte. Donc, prenez le taureau par les cornes. Baissez le couvercle des WC (histoire d’éviter les drames), retirez votre corset, rhabillez-vous correctement et seulement là remettez votre corset. Vous perdez 5 minutes au début mais vous gagnez une journée tranquille.

Et un corset, ça fait mal ?

La première journée, oui. L’idée c’est quand même de nous remettre d’équerre donc forcément ça pousse un peu, ça serre, on se sent un peu coincé, pas très à l’aise. L’idée c’est de sangler le corset moins fort au début pour s’habituer « en douceur ». Mais surtout il faut apprendre au début à ne pas lutter. Ne pas se crisper dans le corset. Il faut épouser sa forme… Il est là pour nous remodeler, c’est lui qui va gagner et ce n’est que le temps d’une journée. Le premier jour est pénible et fait mal mais dès le deuxième le pli est pris et ça roule. Moi j’avais très peur le soir du premier jour de ne pas pouvoir dormir (parce que j’avais très mal) et pourtant, une fois au lit, tout a bien été. Je n’ai jamais eu aucun problème la nuit, je dormais même du côté « pénible » du corset (le côté qui poussait entre ma hanche et mes côtes) pour que ça ait plus d’effet (je n’ai pas vérifié scientifiquement l’utilité de cette démarche je ne sais pas si ça change quelque chose mais je me souviens que je le faisais). J’ai eu mal le premier jour et après c’était fini.

Et le suivi alors ?

Des radios essentiellement faites à intervalles plus ou moins grands pour suivre l’évolution de la scoliose. Avec le corset, sans le corset, de face, de profil, en ayant quitté le corset quelques jours, une semaine ou plus avant l’examen… De la kiné, une à plusieurs fois par semaine… les étirements appris en séance matin et soir en se levant et avant d’aller dormir… et c’est « tout ».

Mais porter un corset, c’est dur ?

Je dirais que comme toutes épreuves, porter un corset m’a fait grandir… vite… je n’ai pas seulement gagné des centimètres et un dos droit dans l’affaire. Pour ma part, ce diagnostic a coincidé avec un énième déménagement donc il m’est difficile de parler d’impact sur les amitiés et la vie sociale collégienne (pas évidente tous les jours). Je pense que si avant de porter de mon corset j’avais été intégrée dans un groupe d’amis cela n’aurait pas fait de différence ou alors que de positives différences. On soutient les gens qu’on aime en règle générale. Maintenant, ça n’était pas mon cas et oui ça a été difficile. La différence fait peur. Pourtant, si je n’ai pas été la fille la plus populaire de la cour de récré j’ai fini par trouver des amies, des vraies, qui le sont encore aujourd’hui, dont la photographe du blog et ma complice de cours de maths avec laquelle non contente de partager une grande partie de ces deux années corsetée, j’ai également partagé les premières heures de liberté retrouvée et tout le lycée. Je suis même tombée amoureuse, c’est vous dire… Un corset n’empêche pas de devenir une femme et de profiter de la vie. Un corset n’est pas une cage. Un corset est juste ça, un corset, un bout de plastique à vos mensurations. Avec le temps, on s’y attache même… Le dernier jour, le 1er mars 2009, je l’ai porté encore toute la journée alors qu’à l’époque le quota d’heures était déjà passé de 20h/24 à « seulement la nuit ». J’ai eu du mal à le quitter et loin de le brûler comme j’aurais pu le croire au début, il a toujours sa place dans l’armoire de ma chambre d’adolescente.