C’était une belle journée.
De celles qui commencent dans un sourire et laissent flotter jusque dans les couloirs du métro, une odeur de chocolat fondu. De la lumière se réfléchissant fort sur les façades blanches parisiennes des immeubles tordus à gouttière mitoyenne alors que les wagons s’aventurent sur le pont, et l’Opéra Garnier qui se dresse fier lorsque je gravis les marches de la sortie Rue de la Paix. Les statues d’un métal doré qui l’ornent brillant encore comme à l’heure d’été. Même les averses ne rivalisent pas la douceur des baisers posés comme au creux de mon cou et des petits mots déposés sur la matinée, chemin parsemé d’amours à savourer. Et passer devant la glace au moment de sortir pour découvrir mon vernis assorti à ma tenue. De ces journées où cet homme qui rentre dans le café et croise mon regard moi dans ce salon attablée, prend le siège derrière moi dans cette salle de cinéma. Et ces cadeaux qui fleurissent, un peu partout, que l’on ne peut accueillir que d’un regard émerveillé. Des attentions… tellement d’attentions, de sourires et de gentillesse. Et mes pas sur ce quai, le vent soufflant juste ce qu’il faut pour donner à mes cheveux ce petit air décoiffé qui ne m’aura pas coûté de long travail devant un miroir défraichi. Une de ces journées où l’on se souvient un peu plus que les autres jours, sans peine, sans y réfléchir vraiment, sans chercher, juste en ouvrant les yeux bien grands, que la vie est belle. Et la salle s’éteint. Et malgré la bande-annonce promettant de ces belles histoires comme on aimerait en voir plus souvent, la musique sur laquelle s’ouvre le film ne ment pas. Un rien de nostalgie, un soupçon de que sais-je qui fait pâlir ce rythme que tous ces pieds tapent à l’écran sur le parquet usé d’une scène de café-bar. Et il y a cette petite fille et des parents qui trouvent la force de rire, de raconter des histoire et d’en inventer encore d’autres. De la faire rire. On invoque « captain chimio » et on parle des étoiles. Et ces globules rouges dans la perfusion, ce sont des soldats avec des muscles « gros comme ça » pour te guérir ma chérie. Une cage en verre et des gens tout en bleu. Ces tenues stériles enfilées dans cette chambre avant d’entrer dans la bulle. Et des poignées de terre. La musique qui continue sur des costumes sombres. Un amour qui s’éteint dans le chagrin. On s’éloigne. On crie, on cherche, un coupable, une raison… Le cerveau se forme dans les 6 premières semaines… Et dans le lait maternel ces anticorps que son immunité fragile n’a pas reçu. On peine à pleurer silencieusement. Et son corps si triste d’avoir perdu sa moitié s’effondre sur la moquette. Une seringue dans la perfusion, et de nouveau, tous ces musiciens pour un ultime concert commençant avec la machine qui s’éteint. Sur le moniteur, lentement, les battements qui ralentissent et ce qui restait d’elle qui s’en va.
La mort fait partie de la vie et si notre société l’occulte et la cache, c’est notre rôle à nous médecins de prendre conscience de sa réalité car un jour ce sera nous la main, l’épaule, le bras sur lesquels s’appuyer un temps pour nos patients dont l’heure est arrivée et leurs proches qui n’y étaient pas préparés. Pas si tôt, c’est toujours trop tôt. Premier cours du premier vrai stage, début de l’été. Il y a quelques mois seulement. Alors pour tous ces gens dans la salle, ce film n’était que ça, un film. Mais pour moi comme pour tant d’autres, c’est et ce sera mon quotidien. Et alors qu’elle partait je ne pouvais m’empêcher de penser qu’un jour certainement, ce sera ma main qui appuiera sur ce bouton.
Oui, ce soir, j’aurais aimé que quelqu’un qui m’aime me prenne dans ses bras.
C'était une belle journée.
MUD, le film avec un grand M
Deux gamins, Ellis et Neckbone, fidèles complices sur les rives du Mississipi découvrent un bateau dans un arbre lors d’une de leurs échappées sauvages. Bien décidés à se l’approprier, ils y font la rencontre de celui l’habite depuis peu, MUD, reclus sur l’île pour des raisons toutes autres qu’une soudaine envie de se la jouer façon Robinson Crusoé… MUD est en cavale, mais MUD est amoureux et résolu à ne s’enfuir qu’une fois la femme qu’il aime retrouvée. Entre ces trois personnages qui n’auraient pas du se rencontrer va naître une amitié complice pour un film ayant tout du roman d’apprentissage.
Les paysages du sud de l’Amérique du Nord montrés sans fards et la bande-son supportent cette histoire humainement puissante. Car s’il est question « d’aventure », de traque, de course contre la montre, de « gros vilains méchants avec des gros fusils », ça n’est que prétexte à un questionnement plus profond sur les relations humaines, qu’elles soient d’amitié, de confiance ou d’amour. En tant que femme, ce film a ouvert une fenêtre sur le regard que peuvent porter les hommes sur la vie. En effet, ici, le point de vue adopté est celui de protagonistes masculins aux meurtrissures cachées mais existantes. Derrière les muscles, la peau tannée et les tatouages, le réalisateur a su créer de « vrais » personnages avec une histoire, des sentiments et des blessures parfois profondes.
J’ai trouvé cette vision rafraîchissante et intéressante, bien loin du manichéen « tous des connards » qui transparaît dans tellement de films où, de toutes façons, quoique l’homme fasse, il aura toujours tort. Trop souvent à mon sens, le parti pris est de dire que tout est la faute du porteur de chromosome Y au prétexte qu’il n’a aucune intelligence émotionnelle sans même parler de sensibilité sans creuser le fond du problème. J’ai aimé ici que les rôles soient, non pas inversés, mais plus justement distribués, pour un homme qui, son costume le grand méchant tombé, ne redevient qu’un dans un couple qui sombre. La fin d’une histoire d’amour n’était pas le sujet du film pas plus que ses raisons, mais ce thème qui n’a fait que transparaître, mobile mais pas objet, a permis je crois de donner plus de relief encore à cette belle histoire d’amitié.
Ce film porté par des acteurs impressionnants par leur charisme et leur présence interroge le crédit que l’on peut porter aux gens, à leurs paroles et à leurs sentiments. Il joue avec les faux semblants et l’on quitte la salle encore pétri de doutes ne sachant pas très bien où s’arrête le vrai et où commence le faux.
Une fresque à voir pour le bonheur des yeux comme du cœur.
Cloud Atlas, un chef d’œuvre, un coup de cœur, un coup de poing

« Au crépuscule, la neige ressemble à du lilas flétri : pure consolation. »
Cela faisait longtemps qu’un film ne m’avait pas autant marquée (bon, ok, le dernier c’était Lincoln)(soit en janvier)(mais pour les besoins de ma phrase d’accroche, on fera comme si l’hiver était une période fort éloignée). Toujours est-il que je suis ressortie chamboulée, horrifiée, émue, touchée et tous adjectifs associés et qu’il m’a fallu plusieurs jours pour que cette sensation bouleversante ne s’estompe. Ce film a soulevé tant de questions que le lendemain matin à la première heure je me procurais le livre dont il est l’adaptation pour étancher ma curiosité et trouver matière à combler les espaces.
A travers les époques, de la colonisation à un futur aux allures de science-fiction prenant pourtant pour beaucoup les traits des us et coutumes de notre civilisation de consommation, ce film retrace le destin de personnages marqués par une tache de naissance singulière : une étoile filante.
"Cloud Atlas" interroge en profondeur le sens de la vie et combien les choix que nous faisons peuvent infléchir le cours de notre propre destinée. A chaque époque ses défis, ses failles et ses forces. On s’amuse à chercher sous les travestissements successifs les traits des acteurs qui reviennent à chaque époque incarner un personnage différent. Je ne vous mentirai pas, au début il faut s’accrocher car les scènes s’enchaînent rapidement en faisant s’entremêler époques et personnages avec lesquels nous ne sommes pas encore familiarisés. Puis, très vite, on se prend au jeu, on reconnaît les traits derrière les costumes changeants, on fait les parallèles entre tous les personnages incarnés par un seul et même acteur nous permettant de prendre la mesure du fossé qui les sépare.
Ce film montre l’horreur dont l’Humanité est capable, les dérives que nous pouvons connaître à notre petite échelle comme celles pouvant affecter toute une civilisation jusqu’à la couler. Mais c’est aussi l’histoire de personnes qui luttent. Toutes. Que ce soit pour l’argent, pour la gloire ou pour leurs convictions, bonnes comme mauvaises. Hommes et Femmes qui feront changer le cours des choses, dans leur vie et parfois même dans celle des autres. Il y a du courage, de l’humour et de l’amour aussi. Celui qui naît là où il ne devrait pas, amours contrariés, épistolaires, interdits, amours qui résistent au temps, à la distance, amour qui mue mais ne meurt pas, amour improbable, amour valant tous les sacrifices. Il y a des mains tendues que l’on n’espérait plus de ceux dont on n’attendait rien, des coudes qui se serrent, des tranchées qui se creusent à la force de plusieurs poignets. Des causes perdues pour lesquelles on lutte tout de même en espérant qu’un jour le message envoyé éveillera les consciences et fera de ce sacrifice l’aube de la victoire.
Ce film est un message d’espoir poignant montrant des Hommes qui se relèvent et croient encore malgré la chute, l’injustice qui frappe parfois et la barbarie qui trouve toujours quelques estomacs pour incarner ses soldats. Toutes les personnes de ma connaissance ayant pris place dans une salle pour le voir en sont ressorties conquises et chamboulées. Il est très dur de rendre hommage à ce film dont l’esthétique et la réalisation flirtent avec la perfection et bien plus encore à un univers aussi complet et fouillé mais je ne peux que vous inviter encore une fois à aller le découvrir car vous en ressortirez différents, grandis.
Edit : et aux amateurs de belles et touchantes histoires d’amour, ce film détrône à mon sens par l’une de celle dont il est le théâtre Roméo & Juliette...























