Les enfants de la crise


les enfants de la crise - Humeurs - Société - Miss Blemish

Voilà mon impression : celle de n’avoir jamais vécu que dans un monde bouleversé par la crise économique. Je ne nie pas son existence et l’impact dramatique qu’elle a pu et a encore à l’échelle individuelle sur ses malheureuses victimes, personnes ayant perdu leur emploi, vu leur entreprise fermer, galérant de petits boulots en petits boulots pour les plus chanceux quand la majorité n’a d’autre choix que de pointer au Pôle Emploi malgré tous leurs efforts, toute leur bonne volonté, toute leur détermination. Je ne nie pas ces faits là. Mon propos ne s’adresse pas à nos peines individuelles qui sont toujours vécues douloureusement, et c’est bien normal, quelle que soit leur échelle. Car sur l’échelle de la souffrance nous avons tous notre propre étalonnage et ce n’est pas parce que nous n’avons jamais connu de drames cataclysmiques que nous ne souffrons pas tout autant. Pourquoi ? Parce que sur notre échelle, le stress d’un gros projet mettant notre carrière en jeu, l’incertitude face au loyer que l’on n’arrivera peut être pas à payer à la fin du mois c’est notre maximum, notre quotidien, notre réalité et définitivement une difficulté à surmonter. 

Ce que je dis s’adresserait plutôt à ceux qui ne me liront pas, un peu plus en haut, aux journalistes et aux politiques. Mais surtout aux journalistes (car le souci politique de la crise serait plutôt sain et propice à faire naître des solutions). Et mon message est que nous devrions avoir honte, qu’ils devraient avoir honte. Car au prétexte de vendre du papier et de faire de l’audimat, ils nous font croire à un monde terrible secoué de part en part par des événements de tous ordres, ils donnent de la voix et de la portée à des mouvements qui sans eux seraient probablement morts dans l’œuf, et contribuent à créer ce climat de peur et de tension qui pèse individuellement sur chacun d’entre nous en nous plongeant dans une angoisse du lendemain qui n’a pas lieu d’être. Insidieusement et ce depuis des années, ils nous montrent des politiques désemparés face aux tâches qui leurs incombent, incapables de résoudre quoi que ce soit et d’apporter nulle réponse, tournés en ridicules quel que soit leur camp. Ce climat de peur nourri par ce désaveu de l’opinion générale de la classe politique, c’est ça la véritable crise, le véritable problème. C’est ce qui fait remonter de vieux démons à la surface dont le plus terrible, le nationalisme. Le chacun pour soi et les faux coupables. C’est ce qui laisse la place aux extrêmes. Si parmi leurs adhérents il en est qui sont foncièrement convaincus par les propos haineux qui peuvent être tenus, la majorité n’adhère à ces idées que par défaut, par ras le bol de ce qu’ils vivent comme de l’immobilisme. Et nous devrions avoir honte. Oui notre monde n’est pas celui des trente-glorieuses, oui nous sommes confrontés aux conséquences de l’inconséquence de nos aïeux sur certaines problématiques telles que l’environnement ou la gestion de l’économie, oui nous payons une crise due aux excès de ceux qui n’avaient pour but que l’enrichissement facile, rapide, exponentiel et personnel sans aucun égard pour les conséquences à terme. Sincèrement je pense qu’ils n’en avaient pas la moindre idée. Quel trader aurait pu croire que ses petits jeux de bourse pourraient déstabiliser toute l’économie mondiale jusqu’à mettre plusieurs pays en faillite ? Des pays ! Mais peu importe qu’ils l’aient su ou non ce n’est pas notre sujet.

Aujourd’hui je lis cette biographie de Stefan Sweig, Le monde d’hier. Autrichien né en 1881, juif, il a connu les deux guerres mondiales, l’anéantissement du royaume dans lequel il était né le laissant apatride, partout étranger, le désaveu, ses livres brûlés là où pourtant ils avaient été tant aimés, devoir partir en n’emportant que ce ce qu’on a sur soi et en laissant tellement derrière. Partir en sachant que l’on ne reviendra pas, que jamais on ne retrouvera ce qui a du être abandonné. Combien de deuils poussés par la guerre frappant, encore et encore, non pas loin mais à côté ? Je lis ça et je nous regarde et je ne peux m’empêcher de penser que nous devrions avoir honte. Honte de faire de notre actualité clémente un enfer apparent, honte de laisser à nouveau à la haine un chemin pour s’engouffrer parmi nous et nous diviser. Nous sommes dans un pays en paix. En paix. Nous n’avons pas à craindre que demain des policiers, l’armée, des soldats étrangers viennent nous cueillir au réveil pour, dans le meilleur des cas, nous exproprier. Nous pouvons sortir dans les rues sans craindre de marcher sur une mine, de nous faire fusiller, ou de voir s’abattre sur notre ville des bombes largués par des ennemis. Et vous allez me dire que c’est complètement hors de propos mais justement ! La guerre, la violence aveugle, sont hors de propos dans nos esprits comme dans nos vies et c’est bien là cette chance dont nous n’avons pas conscience ! Aujourd’hui les combats que nous menons et qui doivent être menés sont ceux de l’égalité, de la parité, aujourd’hui nous nous battons pour gagner du droit, de la justice, nous ne nous battons plus pour défendre notre droit primaire à la vie. 

Notre gangrène c’est le manque de perspective. Regardez ne serait-ce que toute cette pseudo-panique face au pic de pollution. Encore une fois un fait banal et sans grande gravité à notre échelle s’est vu monté en épingle et a accaparé tout le devant de la scène. Car il y a deux lectures à ce pic de pollution : la première, celle des médias, quasi cataclysmique, la seconde comme le reflet de ces beaux jours dont mars nous fait cadeau. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas tenter de diminuer cette pollution ! Loin s’en faut. La gratuité des transports, la régulation des flux et de l’utilisation des voitures, toutes ces mesures sont saines et bienvenues. Non le problème c’est de n’avoir entendu parlé que de ça et en des termes catastrophiques depuis 5 jours ! 5 jours ! Nous ne vivons pas en Asie où plus personne ne voit le ciel tant l’air est pollué ! Cet exemple illustre ce manque de perspective : oui il y a un problème mais plutôt que de le mettre en scène sous forme de catastrophe, relativiser sans le nier ou le prendre à la légère. Sans doute est-ce bénéfique et cela fait-il prendre conscience aux utilisateurs de véhicules polluants que ce n’est pas sans impact. Mais il faut je crois, que l’on revienne à des proportions plus raisonnables lorsqu’il s’agit de traiter des faits aussi bénins : informer, mettre en garde les plus fragiles (pas d’activités en extérieur), dire les mesures prises et s’en arrêter là. Certains d’entre vous seront offusqués par le terme « bénin » car la pollution est néfaste à notre santé mais une fois de plus, le degré de pollution de l’air dans nos pays européens occidentaux n’est rien en comparaison de ce qu’il peut être dans les pays à forte activité industrielle d’Asie et nous avons en plus la chance d’avoir des politiques qui y sont sensibilisés et se montrent près à prendre des mesures pour la réduire.

Nous avons besoin du journalisme. Oh combien… Vraiment. La liberté d’expression, des gens pour donner des coups de pieds dans la taupinière et révéler les affaires qui sans eux seraient restés dans le secret des alcôves au nez et à la barbe des citoyens, et sans aller jusque là, leur simple rôle d’information et de relais entre les hautes sphères décisionnelles et le tout un chacun. Ce besoin se dresse contre les excès qui sont à la mode dans son traitement. La nouvelle affaire évince tout le reste offrant de belles discussions pour la machine à café mais aucune vue globale, aucune analyse fine, juste des faits donnés sans autre filtre que celui de l’hyperbole et jetés en pâture à qui voudra bien en faire son quatre heures.

Comme tout message délicat, j’espère vraiment avoir réussi à ne blesser personne. Encore une fois je ne démens aucune des souffrances éprouvées à l’échelle individuelle, qui sont bien réelles. Mais à l’échelle globale, du chômage il y en a toujours eu, ce qui ne veut pas dire qu’il faille renoncer à le combattre et à créer de l’emploi et des richesses, juste qu’il faut arrêter de nourrir ce climat d’angoisse qui ne connait d’autre mot que la crise et finira par nous emmener au seuil de problématiques cette fois-ci bien réelles avec la montée de la haines, des peurs, et du rejet de l’autre. Pour chaque information qui nous est donnée, essayons donc de prendre du recul en évitant d’écouter et de toujours donner du crédit au dernier qui a parlé. Si tout n’est pas parfait, s’il est encore des combats à mener, nous restons chanceux, ô combien chanceux, de vivre dans un pays en paix où nulle épidémie ni nulle famine n’est une menace palpable.

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