Lectures

Meurtres entre soeurs de Willa Marsh


« Rosamunde naît dans la soirée du samedi de Pâques. Mo a pensé à acheter des œufs de Pâques pour les petites, mais Pa a oublié de les leur donner avant de se précipiter à la maternité tôt le matin. Liv monte sur une chaise dans la cuisine et attrape les œufs dans le haut du placard. Elles s’assoient à la table de la cuisine et en mangent deux chacune avant le petit déjeuner, fâchées contre leur père. C’est le premier grief à l’égard de Rosie. »
 
 
Liv et Em commencent à peine à apprivoiser leur nouvelle vie avec cet étranger ou cette étrangère qui est venu(e) s’immiscer dans leur vie paisible. Le père de Liv, Pa, pour Em ; la mère de Em, Mo, pour Liv. Dans cette famille recomposée d’après guerre se construisent peu à peu confiance et complicité entre les deux enfants toujours sur leurs gardes à guetter les préférences, les différences, les injustices dont elles pourraient être victime jusqu’à ce que Rosie débarque. Rosie, la fille de Mo ET Pa. La vraie fille du couple qui apporte le ciment qui manquait à ses deux demi-sœurs aînées : un même ennemi à combattre. Une chronique sur trois sœurs dont la cadette, une petite peste diabolique, cupide et jalouse, n’hésitera pas à semer le trouble dans la vie de ses sœurs.
 
 
Meurtres entre soeurs de Willa Marsh se lit avec délice, malice et fait rejaillir en nous les vilains ressorts de la jalousie filiale, assez pour nous en faire rougir. Coups bas, trahisons, manipulations, au fil des pages, le lecteur prend le parti des deux jeunes filles contre Rosie qui, en proie à une jalousie mortelle, leur empoisonne l’existence. Toutes les ruses sont permises, tout se fait matière à discussion, les piques fusent et ce dans un style si typiquement anglais, plein de cynisme, d’ironie et de mépris froidement contenu que l’on rit autant du toupet que de l’art d’avoir tourné ainsi l’attaque. C’est le livre de vacances par excellence, pas un coup de cœur, pas un de ceux qu’il faut « avoir lu à tout prix » mais l’assurance de passer un moment léger, agréable voire même délicieux à fomenter avec deux complices avisées, des complots aux allures de vengeance amère… De quoi vous régalez au pied du sapin.
Meurtres entre soeurs
Willa MARSH
Le Livre de Poche
6,50 €

La délicatesse de David Foenkinos


« François pensa : si elle commande un déca, je me lève et je m’en vais. C’est la boisson la moins conviviale qui soit. Un thé, ce n’est guère mieux. On sent qu’on va passer des dimanches après-midi à regarder la télévision. Ou pire : chez les beaux-parents. Finalement, il se dit qu’un jus, ce serait bien. Oui, un jus, c’est sympathique. C’est convivial et pas trop agressif. On sent la fille douce et équilibrée. Mais quel jus ? Mieux vaut esquiver les grands classiques : évitons la pomme ou l’orange, trop vu. Il faut être un tout petit peu original, sans être toutefois excentrique. La papaye ou la goyave, ça fait peur. Le jus d’abricot, c’est parfait. Si elle choisit ça, je l’épouse…
 
- Je vais prendre un jus… Un jus d’abricot, je crois, répondit Nathalie.
 
Il la regarda comme si elle était une effraction de la réalité. »
 
Voilà ce qu’annonce le résumé de La délicatesse de David Foenkinos et, si je les trouve bien souvent incroyablement mal choisis, celui-là est à l’inverse une parfaite illustration de l’œil pétillant de l’auteur qui donne au quotidien un relief rare. Pour la première fois depuis longtemps je me suis prise à suivre les pensées entremêlées de ses personnages, errances comiques sur des contrées lointaines, avec cet étrange impression de copier/coller des miennes. De celles qu’on n’avouerait pas. Celles qui nous donnent l’air vague et nous kidnappent quelques instants, le temps de revenir sur terre à des problèmes plus rationnels. Voilà sur quelle tonalité la vie de Nathalie se déroule au fil des pages… ma tonalité préférée…
Avec sa Délicatesse, David Foenkinos nous offre un roman tout en finesse. Deux cents pages légères, drôles de cet humour né du décalage, des détails incongrus, loufoques, inattendus, deux cents pages de pur plaisir dans un voyage au cœur de toutes les émotions, une caresse sur la journée. Ce livre vous fera rêver aux caprices du hasard, rire tout(e) seul(e), de grands éclats devant une pique bien tournée, une analogie un brin burlesque, hocher la tête face à des vérités qu’on ne s’avoue qu’à soi et qui pourtant sont cruellement valables pour chacun. Il regorge de petites perles que vous voudrez lire, relire, conserver, retenir pour ressentir encore le premier émerveillement de la découverte, le trouble de cet instant où, bluffée par la justesse de la phrase glissée comme par hasard dans la narration, vous ne pouvez vous empêcher de la relire plusieurs fois, pour vous en imprégner mais surtout vérifier qu’elle n’est pas que le jeu d’une projection malhabile de vos pensées sur le papier. Sorte d’effet d’optique déstabilisant.
 
Des recettes toutes faites, des pseudos généralités assaisonnées à sa sauce et jetées comme vérités universelles avec tout le tact d’un grand auteur. Sans chichis.
 
Les plus belles… les plus justes… mes préférées.
 
« Il était Amstrong sur la Lune. Ce baiser était un si grand pas pour son humanité. »
 
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« Il n’y avait rien à dire. Ce baiser était comme de l’art moderne. »
 
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« Pour définir l’ampleur d’une rumeur, il suffit de calculer la recette des machines à café (en entreprise). »
 
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« Voilà à peu près ce qu’il aurait aimé dire. Mais c’est ainsi : on a toujours cinq minutes de retard sur nos conversations amoureuses. »
 
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« On ne devrait jamais faire l’économie d’une douleur potentielle. »
 
 
La délicatesse
David FOENKINOS
Editions Folio

Boomerang de Tatiana de Rosnay


Il régnait un petit air de défi sur les étagères. Debout, la tranche bien droite, brandissant fièrement un marque-page le coupant à son premier tiers seulement, tel un étendard aux couleurs de ma prime capitulation, Boomerang de Tatiana de Rosnay me narguait de loin, rappelant à ma mémoire mon manque de combativité coupable.
 
Je le sentais, il fallait en découdre. Deux livres passèrent encore avant qu’un matin il rejoigne, surpris par ma brusque riposte, mon sac de jeune fille pressée. Entre le thermos et les clés, je le malmenais un peu, histoire qu’il se livre, poussé dans ses derniers retranchements.
 
« Antoine, il y a quelque chose que je dois te dire. J’ai gardé ça pour moi toute la journée. La nuit dernière, à l’hôtel je me suis souvenue de quelque chose. C’est à propos de… »
 
Les derniers mots de Mélanie laissent le héros, Antoine, sortit indemne de l’accident, hagard dans la salle d’attente de l’hôpital où sa sœur se fait opérer. La peur de perdre sa sœur qu’il aime tant se partage l’affiche avec celle de perdre un des derniers liens ténus qui le relient encore à son passé. Rongé par l’angoisse mais plus encore par une curiosité mordante symptôme des mystères qui touchent à votre propre histoire, c’est avec lui qu’on espère, au fil des pages, voir sa sœur recouvrer ses esprits mais surtout cette pièce de sa mémoire qui se veut pierre angulaire de tout l’édifice familial.
 
C’est une histoire de famille. Une histoire de non-dits, de ces cadavres que l’on relègue dans les placards dans les familles bien élevées où on ne fait pas de vagues, poussières sous le tapis qui s’accumulent, motus et bouche-cousue, peut-être qu’en serrant suffisamment les lèvres la vérité s’estompera-t-elle d’elle-même où semblera moins crue jusqu’à disparaître totalement. C’est une histoire de souvenirs, de ceux qui remontent à la surface, au hasard d’un croisement, d’une photo, d’une scène qui passe et qui rappelle soudain à la mémoire l’objet du déni. Des souvenirs qui surgissent alors que Mélanie est au volant et qui les conduisent, frère et sœur, à l’accident.
 
Le ton un brin nostalgique, morose parfois, mélancolique aussi n’était pas bien dans le ton de cette rentrée ensoleillée, peut-être est-ce pour ça que j’ai autant de mal à me plonger dans la lecture de Boomerang avec avidité. Cependant, le suspens aidant et les personnages dévoilant peu à peu faiblesses et forces, espoirs et attentes, l’envie de connaître le fin mot de l’histoire pris le pas sur ces considérations de « surface »… A lire donc si vous souhaitez vous plonger dans les affres des cartons et des photos relégués dans les greniers, de ce quotidien qui parfois n’est pas aussi monotone qu’on le voudrait.
 

 

Tatiana de ROSNAY
Boomerang
Editions Le livre de Poche