Miss Blemish

Replay Ken Grimwood, un coup de coeur surprenant

15 . 07 . 12
Que feriez-vous si, sans crier gare, on vous offrait la chance d’explorer les vies que vous auriez pu avoir si vous aviez fait, dans votre jeunesse, des choix diamétralement opposés à votre trajectoire actuelle ? Retour en arrière, remise des compteurs à zéro, vous à nouveau étudiant(e) devant un horizon infini de possibilités et l’avantage inestimable d’avoir pu conserver l’expérience de vos choix passés.


Le roman s’ouvre sur ce qui s’apparente à une fin. 1988, le héros s’affale terrassé par une crise cardiaque sur son bureau nous offrant le spectacle de son agonie lente. Alors même que l’on s’apprêterait presque à abandonner le livre sitôt la première page terminée et le héros à nos yeux enterré, l’écrivain nous capture dans la toile d’un récit qui, frayant le temps d’un instant avec l’impossible, n’en retrouve que plus aisément le champ des possibles pour nous questionner sur la manière dont nous en jouissons.


Jeff encore douloureux s’éveille dans une chambre qui lui est pour trop familière : celle qu’il occupait lorsqu’il étudiait encore à l’université… en 1963. Incrédule face à ce qu’il croit encore n’être qu’une reconstitution des plus fidèles de son ancienne « turne », un mauvais tour orchestré d’une main de maître, rien de plus, il déambule dans les allées qu’il connaissait par cœur aux prises avec une architecture dont il déplore pour la première fois la sobriété intemporelle. S’il retrouve son copain de chambrée, qui pourtant, il le sait, s’est suicidé après son divorce une dizaine d’années plus tard, il veut encore croire à une erreur liée aux vapeurs du sommeil…. La disparition de bâtiments célèbres du paysage de la ville et un miroir confirment pourtant ce qu’il se refuse encore à croire : c’est un gigantesque bond dans le passé, le sien, qui s’est opéré. La vie semble lui offrir une seconde chance : celle de revivre, encore, les vingt-cinq dernières années de sa vie.

***

Replay trouve sa place dans les rayonnages « Science-fiction » de nos librairies, un genre qui est loin (bien loin…) de remporter tous les suffrages parmi les livres que j’affectionne ce qui me laisse à penser que, s’il ne m’avait pas été offert, il est peu probable que je l’eus découvert. Vous parler de ce coup de cœur inattendu qui m’a laissée insomniaque dévorer ses pages jusqu’à ce que leur source se soit tarie se révèle donc d’autant plus ardu que je désire convaincre les réticents de mon genre (i.e : allergiques à la fantasy & cie) qu’il vaut la peine de s’y plonger.

Ken Grimwood est souvent qualifié d’inclassable, une particularité qui aurait tendance à énerver les fins gourmets de littérature et qui étonnamment prend néanmoins tout son sens avec ce roman qui nous surprend par la profondeur subtile des questionnements qu’il génère sur le sens que nous voulons bien donner à notre vie et la portée des choix que chaque jour nous nous voyons contraint de faire. L’auteur part d’une idée folle, certes : remonter le temps, reprendre l’apparence de celui ou celle que nous étions tout en gardant toute l’expérience de la vie précédemment vécue mais, en matière de transgression de ce que nous tenons pour « possible », il s’en tient là. Loin de lui l’idée de frayer avec les mondes parallèles, les espaces temps diaboliques, les portails, les monstres, la magie noire/blanche/violette et autres « excentricités » qui si souvent m’ont retenue tout au bord de l’histoire que l’on voulait me conter au lieu de me laisser emporter tout à fait par elle que j’en ai fini par bouder tous les livres associés.

Au-delà des évasions personnelles en contrée des « si j’avais une seconde chance, quels sont les chemins que j’explorerais… », toute la force de livre tient à la capacité de son auteur à nous surprendre toujours alors même que nous imaginions bien dérouler le fil de l’histoire sur le rythme de croisière adopté. Jamais un soubresaut dans la trame parfaitement maîtrisée, chaque « rebondissement » se glisse tout en subtilité pour nous étonner soudain de le voir si bien installé et nous si habilement aveuglés. Tout au long du roman Ken Grimwood se réserve le droit de nous déstabiliser en lançant subrepticement des voies que nous n’avions guère envisagées, vues, ou soupçonnées, un écho des plus fins à toutes ces trajectoires que nous aurions pu nous aussi emprunter si nous les avions seulement un jour suspectées d’exister.

Ce livre se lit comme un thriller palpitant, un polar déboussolant, une fresque de vies étonnante : tous les genres se mélangent, pour vous laisser haletant suivre Jeff, ses amours, ses passions, ses choix, ses questionnements et mêler à ses attentes les vôtres, celles du dénouement.

Un coup de cœur aussi inclassable que son genre littéraire, à mi-chemin entre fiction et « réalité » tangible, un livre à découvrir absolument qui vous fera voyager là où vous n’auriez jamais songé mettre un jour les pieds.
 
Et vous, que feriez-vous si vous pouviez tout recommencer ? 
 
 
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La mort s’invite à Pemberley, P.D James

19 . 06 . 12
Une amie me demandait l’autre jour quel était mon livre préféré (la même amie qui, il y a un an déjà me demandait de choisir entre pâtisserie et lecture… je lui vois un bel avenir de guide sur la voie de l’introspection). Encore une fois donc, c’était une colle. Il ne fallait en choisir qu’un alors que des dizaines pouvaient prétendre au poste, chacun brandissant des qualités bien propres, tous se rattachant à des instants, des moments, des périodes qui les rendaient encore plus précieux à mes yeux.
 
Sauf qu’il existait un gagnant qui tout naturellement se fit connaître et écrasa les autres de sa superbe : Orgueil et Préjugés (Pride & Prejudice, Jane Austen pour nos amis anglophones).
 
La perspective de retrouver tous les habitants de Netherfield park était bien trop tentante pour rester sourde à l’appel des critiques qui, positives, m’avaient mise dans les meilleures conditions pour apprécier à sa juste valeur cette suite originale que P.D James avait le courage de proposer. Se lancer dans un tel projet avait tout en effet du suicide. L’œuvre originale étant unanimement appréciée ou à défaut tout au moins reconnue comme telle au même titre que l’élégance, la finesse et le ton caustique d’une plume vive et piquante mettant en exergue les travers de la bonne (comme de la moins bonne) société, l’auteur s’exposait à des critiques certaines et, l’affect aidant, on pouvait s’attendre à ce qu’elles soit formulées avec beaucoup de véhémence.
 
Pourtant, j’étais dans des dispositions très favorables lorsque je débutais sa lecture, consciente que, si elle ne pouvait détrôner son aïeul, il n’était cependant pas impossible que cette suite m’offre de très bons moments de lecture. J’insiste un  peu, je « pinaille » sur ce détail mais il est à mon sens capital : comme le dit très humblement P.D James en introduction de son roman « elle [Jane Austen] aurait écrit cette histoire elle-même, et bien mieux ». Ma chronique ne se veut donc pas celle d’une déception annoncée et je dois avouer avoir même été bluffée par l’adresse avec laquelle l’auteur s’est approprié la manière de s’exprimer de Jane Austen. Par ce jeu adroit avec un style parfaitement maîtrisé, c’est une immersion progressive dans l’univers romantique de l’auteure anglaise qui s’opère, nous replongeant dans l’univers feutré des boudoirs pour ménager des retrouvailles tant attendues. Comme on s’enquerrait de vieilles connaissances perdues de vue au fil des années mais jamais oubliées, c’est avec une joie non feinte que je me suis prise à dévorer les nouvelles que chacun des protagonistes portait avec lui et laissait tomber au fil des pages.
 
Oui mais… l’intrigue ne suit pas. P.D James s’ingénie tout au long du livre à résumer, rappeler, expliquer les tenants et les aboutissants d’Orgueil et Préjugés. Bien qu’elle aie sans doute usé de ce biais pour conquérir un lectorat plus imposant et que certaines mises au point se soient révélées nécessaires pour construire un fil narratif cohérent et compréhensible, cela devient vite insupportable. D’autant que, souvent, on frôle dangereusement la paraphrase… (mais c’est encore un point très discutable et il est difficile de reprocher ce travers à qui se frotte à l’exercice difficile d’écrire « à la manière de… ») Ce que je pensais ne devoir être que l’affaire de quelques dizaines de pages, le temps de placer le décor et de faire s'installer aussi confortablement que possible les nouveaux venus, se poursuit jusqu’au terme par renvois réguliers et souvent maladroits.
 
Alors même que je vantais plus haut l’apparente facilité avec laquelle elle s’était approprié le style de Jane Austen, je suis obligée de revenir sur mes pas. Dans cet écran de fumée qu’est l’intrigue policière remuant Pemberley, prétexte peu convaincant à cette suite, P.D James se perd dans de grandes envolées "pathético-tragiques" où les personnages désincarnés se retrouvent soudain à observer leurs sentiments plutôt qu’à les ressentir. C’est un avis très personnel mais, pour moi, tout l’art de l’écrivain est de créer une atmosphère qui prenne son lecteur à la gorge, que ce soit la joie, la colère, la peur ou la tristesse. Nul besoin de le faire dire aux personnages au discours narrativisé. Le récit perd beaucoup de sa force dans ces impasses dans lesquelles elle s’engouffre avec obstination.
 
« La veille c’était la raison qui leur avait dit qu’ils étaient heureux ; à présent, ils sentaient la chaleur de la joie irradier le moindre de leurs nerfs. »
 
L’auteur semble toujours tenter d’instaurer une importante tension dramatique que rien ne parvient pourtant à faire s’installer (surtout pas ses tentatives romantico-gothique assaisonnées à coups de clair de lune blafards sur un lac agité par des vents déchaînés).
 
« L’hiver […] s’étira tel un bourbier noir dans lequel ils s’enlisaient, sachant que le printemps ne pourrait leur apporter qu’une nouvelle épreuve et peut-être une horreur plus grande encore, dont la mémoire empoisonnerait le restant de leurs jours. Mais il leur fallait vivre ces quelques mois sans laisser leur douleur et leur détresse assombrir l’existence de Pemberley ni mettre en péril la paix et la confiance de ceux qui dépendaient d’eux. »
 
D’un récit bien démarré on passe rapidement à un langage affecté plus centré sur de vaines introspections et répétitions  que sur l’histoire en elle-même. P.D James nous fait basculer entre une horreur qu’elle nous décrit plus qu’on ne la ressent et un remake de mauvais goût de « gambadons gaiement dans la prairie » :
 
« Ils se levèrent du banc d’un même mouvement et regardèrent X et Y, dont le rire heureux cascadait au dessus de la ritournelle du cours d’eau, les rejoindre en courant, toujours main dans la main, à travers l’herbe scintillante. »
 
C’est une déception, une vraie déception d’autant que j’avais délibérément bridé mes attentes pour l’éviter. Néanmoins, cet intermède n’a fait qu’accroître encore mon attachement à Orgueil et Préjugés dont je suis désormais toute disposée à penser qu'il tire sa force de tout ce qui n’a pas été dit et ne le sera jamais.
 
 
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Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran …

23 . 05 . 12
 
… la nouvelle d’Eric-Emmanuel Schmitt interprétée sur scène par Francis Lalanne. Non, vous qui ne comptez pas parmi les fans d’un de nos grands chanteurs de guimauve français, ne partez pas en courant. Mettez un mouchoir sur vos aprioris, oubliez ses grands moments de mièvrerie guitare acoustique à la clé et approchez… vous serez (très) étonnés.
 
 
Mais parlons un peu du texte… : Paris, années 60, le jeune Moïse vit, seul avec son père avocat, une morne existence faite de remontrances, d’école et… de repas à préparer. C’est au hasard de ces commissions de première nécessité que le jeune garçon rencontre Monsieur Ibrahim, tenancier de la petite épicerie de la rue Bleue. Aux échanges laconiques bien qu’incisifs des premières entrevues où chacun jauge l’autre vont bientôt succéder une sincère complicité et une franche amitié entre le vieil homme et son tout jeune élève à l’école de la vie.
 
Eric-Emmanuel Schmitt signe ici l’un de ses plus grands best-seller et pourtant… aucun des ingrédients qui font « bien vendre » ne sont au rendez-vous. Pas de romance impossible, de sauvetages rocambolesques, de burlesque improbable, simplement une rencontre se jouant du fossé que l’on croit trop souvent creusé entre les âges. « Une main tendue » à travers le mur que représente bien souvent le monde des adultes pour les plus jeunes d’entre nous et beaucoup d’humour pour traiter de sujets qui sont pourtant bien loin d’être légers. Les messages transparaissent dans la trame tissée par un style sans faille qui laisse s’écouler les lignes avec une apparente facilitée doublée d'un naturel déconcertant. Toutes les nouvelles d’Eric-Emmanuel Schmitt me font cet effet-là, celui d’une « plume fontaine » qui, une fois le robinet ouvert, laisserait couler sur les pages, parcimonieusement, sans accrocs et sans à-coups, la magie de l’histoire qu’elle conte à ses lecteurs.
 
 
Mais qu'en est-il alors de l'adaptation ? En effet, l’enjeu était de taille : il fallait donner corps à ce qui avait touché des millions de lecteurs à travers le monde tout en préservant l’humour qui affleure, les bons mots qui fleurissent et la profondeur de ce qui, de surcroit, n’avait pas été écrit pour le théâtre. Et j’ai été bluffée. J’ai découvert un Francis Lalanne incroyablement juste, profond et touchant. Poignant. Son jeu apprivoise postures et intonations qui bientôt donnent vie à tous les protagonistes de la nouvelle que l’acteur campe seul sur scène. Etonnant de sincérité, il n’accentue pas le trait, il vit la pièce. Tout simplement.
 
 
Ceci est un véritable coup de cœur, précipitez-vous, réservez vos places !
Théâtre Rive Gauche
6 rue de la Gaîté
Métro Edgar Quinet (6), Montparnasse Bienvenue (4,6,12), Gaîté
Profitez-en, jusqu'au 1 juillet, le prix des places est compris entre 24 et 26€...
 
 
Et pour tous ceux qui n’habitent pas Paris, pas de panique : il vous reste la version papier à découvrir !
Eric-Emmanuel SCHMITT
Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran
Le livre de Poche
 

Edit : Je ne reçois aucune commission sur les ventes ou pour la rédaction de ce billet. J'ai payé ma place (comme une grande...) et j'ai adoré (sans qu'on me pousse à le faire...).

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