Trois jours comme une parenthèse à la campagne
Il était temps de faire une pause. La fatigue se muait en épuisement, un léger ennui en une ferme lassitude un rien désespérée. C’est ainsi que nous sommes partis vendredi midi vers un ailleurs pas si lointain qui pourtant avait tout du plus grand dépaysement. A dire vrai, à peine étions-nous sortis du RER dans cette petite ville de banlieue résidentielle que nous étions déjà dans l’ailleurs. Immeubles à taille humaine, façades claires encore préservée des traces noirâtres du bain pollué, rues larges, fleuries, voitures plus rares, boutiques discrètes (absentes ?), panneaux publicitaires au chômage et calme alentour. Ce n’était pas là l’étape finale mais déjà la presse de la grande ville avait été laissée derrière nous.
Puis nous avons pris la route. Vieille voiture d’avant la climatisation, toutes fenêtres ouvertes sur un vendredi après midi caniculaire, bouteilles d’eau déjà chaude, biscuits au chocolat fondu dans leurs étuits, itinéraire en main, le périphérique a bien vite laissé la place à l’autoroute avec de part et d’autre de vastes champs ponctués parfois de quelques habitations discrètes, posées là comme par hasard, presque comme par erreur. Le vent faisait claquer nos ceintures et n’était que peu rafraîchissant et pourtant c’était l’une des clés de cette épopée, ce manque de climatisation un peu comme avaient pu le connaître nos parents lors de leurs premières échappées. Nous n’avions pas la climatisation, nous étions jeunes et sans le sou et c’en était presque romantique.
La lumière de juin naissant sur le trajet avait tout du doré de la lumière de plein été. Le vert qui partout nous entourait en devenait vibrant, les brins détachés de la masse ondulant au vent, translucides. Fatigués mais heureux, nous arrivâmes en fin d’après midi dans la cour crissante de graviers couleur crème à l’étroit portail qui n’épargnerait pas l’équipage suivant de sa tenaille. Retrouvailles devant la porte, sacs abandonnés dans l’entrée, chaussures posées et déjà des scandales à nos pieds.
Nous avions débarqué dans une énorme bâtisse logée au creux d’un petit village de Bourgogne. Cette ancienne grange accolée à sa maison mère et entièrement rénovée offrait maintenant un dédalle de chambres, de salons, de cuisines et de salles de bain à nécessiter un plan pour s’y retrouver. On aurait pu se croire dans un gite d’étape tant l’atmosphère s’y prêtait et le cadre était charmant. Chaque chambre arborait des murs aux couleurs douces et différentes, des lits dont on savait rien qu’à les voir que nous ne nous ferions pas prier pour nous y lover cachés sous les couettes épaisses. Depuis ma fenêtre, je voyais l’entrée principale, vaste cour donnant sur une rue tranquille et les autres maisons du village. Un escalier menait à une mezzanine cachée dans la pénombre, une armoire ressemblant à celle de Narnia dans le coin plus au fond, accolée contre le mur. Dans l’air les effluves alléchants de la bolognaise qui depuis trois heures mijotait. Il faudrait attendre 20h et deux kilos de pâtes cuits par les soins de l’équipe cuisine pour goûter à ce petit délice prépare avec amour par S. notre amie et notre hôte. Il y avait un petit quelque chose de colonies de vacances dans ces équipes qui naturellement se formaient pour les tâches ménagères. Équipe cuisine, équipe dressage de table, équipe vaisselle, personne ne se faisait prier pour aider.
Le réseau était denrée rare, un petit R s’affichait fièrement au dessus des barres qui refusaient de s’allumer. Nous finimes par trouver le hameau du réseau, là-haut dans le jardin, près des herbes hautes dans un coin. Malgré le wifi qui nous rattachait encore à nos boites mail, la coupure était pourtant belle et bien là. Les premiers éternuements se faisaient déjà entendre. Comme un cliché savoureux, les parisiens fraichement débarqués à la saison des foins en pleine campagne avaient les yeux qui grattent et le nez qui coule. Encore plus savoureux, toute cette tribu d’étudiants médecins dont aucun de ses représentants allergiques n’avait eu la présence d’esprit de glisser son antihistaminique dans son sac de voyage. Ce furent trois jours d’explosion en bourse des titres de lotus. Je regrettais amèrement cette enfance passée plus à la ville qu’à la campagne dans mon concerto pour trompettes en majeur.
La campagne alentour avait tout d’un roman de Jane Austen. Le soir du deuxième jour, nous partions sitôt la derrière assiette essuyée, le soleil déjà bas sur l’horizon nous ballader dans la douceur du soir sur les chemins tranquilles bordant champs, maisons, et s’égarant parfois dans les sous-bois. L’air était doux comme à l’été dans la nuit qui tombait et pourtant frileuse et en robe blanche et légère, mon pull resta en stand-by sur mes épaules. Il faisait doux, c’était agréable, nos conversations enjouées agitaient le calme de la campagne, nos appareils immortalisaient les couleurs changeantes du ciel dans la lumière ocre de la fin du jour. Clic ! Un cheval ! C’est bon parfois de rentrer dans certains clichés.
Dans l’entrée sous l’escalier, une table de ping-pong, en haut dans le grenier, une table de billard. Moi qui n’avait guère joué plus d’une fois chez des amis quatre ou cinq ans auparavant, je me laissais coacher par les plus habiles, laissant chacun se régaler de mon piètre niveau. Progrès substantiels, continuer dans cette voie.
Dimanche matin nous mettions les réveils aux aurores, une randonnée nous attendait. Sur les 14 personnes que comptait notre équipage, 12 se joignirent à l’aventure. Trois voitures, quatre paquets de biscuits, 7 litres d’eau pour 14 km de randonnée joignant dans une grande boucle le village de Flavigny à celui d’Alise-Sainte-Reine. Pour les plus frileux je vous rassure tout de suite : cette balade ne présente aucune difficulté technique (à savoir qu’à aucun moment je n’ai eu besoin de mes mains pour m’aider à progresser ce qui est un bon indice de facilité en randonnée). Le chemin monte, descend mais il n’est jamais traître, le sentier est toujours bien dessiné et il n’y a pas de pierres traitresses, de rochers, ou d’autres obstacles sur votre chemin. Chaleur, portions au soleil et longueur de la randonnée sont les principales difficultés. De l’eau, un chapeau, des tennis et un éventail et vous êtes parés.
Sur le bord du chemin nous cueillîmes quelques cerises nous tendant les mains. Le pied sûr c’est en trois heures que nous achevâmes la boucle arrivant ainsi dix minutes avant la fermeture de la petite boutique des anis de Flavigny pour acheter quelques uns de ces célèbres bonbons : pari gagné !
Ces trois jours ce fut aussi : la pâte de henné naturel que l’on prépare, les brouillons de dessins sur des feuilles blanches et les tatouages éphémères naissant sur les peaux rosies par le soleil de juin, les massages des mains en se racontant nos vies juste avant de s’endormir, les tests de psychologie sur l’oreiller, les repas qui se préparent à cinq, six, sept, les salles de bain volées, les pieds qui courent sur le parquet, les Rois du Monde en boucle dans la voiture avec quelques autres petits rates savoureux de la chanson française, Daniel Balavoine chanté en coeur dans le salon, des paquets de mouchoirs pleins les poches, des jeux de mots licencieux à la table de billard, beaucoup de « fais l’amour à la table », les salves de petits déjeuners, du rock, beaucoup de fous rire aussi, quelques siestes réparatrices, quelques pages lues volées au stress des examens approchants à nouveau, des bibliothèques remplies de livres sur les tranches desquelles perdre ses doigts.
Ces trois jours étaient un avant goût de vacances et d’été, un avant goût de la vraie vie, celle qui se joue derrière les polys loin de l’agitation exigeante et intransigeante à ses heures de Paris. Ces trois jours étaient une vraie respiration.
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juin 13, 2014 @ 07:54:24
Héhé t’as visité un coin pas loin de chez moi :D Joli texte pour parler de tes vacances, ça fait du bien un peu de calme à la campagne, contente que cela t’ait plu! Et jolies photos avec les coquelicots :)
juin 14, 2014 @ 14:27:24
Merci !
juin 13, 2014 @ 08:23:21
Tout ça me donne terriblement envie de reprendre mon bus dans l’autre sens, embarquer un petit baluchon et partir fenêtres ouvertes à travers champs.
Tu racontes si bien.
juin 14, 2014 @ 14:27:04
Prends le bus dans l’autre sens et pars ! <3
Merci pour ton petit mot, je suis vraiment touchée que cet article vous plaise :)
Bises
juin 13, 2014 @ 08:47:47
J’aurai aimé avoir des amis, comme ça, avec qui partir… Mais je n’ai jamais été très sociable… Très joli texte encore une fois, on s’y croirait…
juin 14, 2014 @ 14:26:14
Merci <3 Je n'arrive pas à croire que tu sois peu sociable, tu es si adorable ! En petit comité ce peut être sympa aussi (et un petit comité se transforme vite en grand comité lorsque chacun amène d'autres amis)(et que de merveilleuses rencontres en découlent !)
juin 13, 2014 @ 10:22:00
Tu m’as fait voyager, ce fut si agréable ! Si tentant de désirer vivre quelque chose de semblable…
Ton récit m’a fait penser à « Ensemble, c’est tout », cette harmonie entre vous, cette quiétude, cette complicité…
Je l’attendais, ce billet. Il est encore plus beau que ce que j’imaginais. Quelle douceur ! <3
juin 14, 2014 @ 14:24:16
Merci ! C’est émouvant d’émouvoir, je suis heureuse que ce billet t’ait plu, t’ait parlé, t’ait fait partir un peu <3
Bises
juin 13, 2014 @ 20:44:18
Vivement les vacances quand je te lis…
juin 14, 2014 @ 13:40:16
Oh oui ! <3
juin 13, 2014 @ 23:01:21
Très joli récit et chouettes photos. J’étais un peu à la campagne avec vous ;)
juin 14, 2014 @ 13:39:05
Merci <3 Je suis heureuse de t’avoir emporté un peu avec nous tous :)
Bises
juin 16, 2014 @ 10:54:03
Ton récit est magnifique :) il m’a rappelé une escapade similaire il y a 8 ans maintenant (aouch !) juste avant les résultats du bac, un besoin pressant de verdure et de soleil. C’était une parenthèse enchantée aussi, et ça se passait également en Bourgogne ;)
Merci pour ce très bel article et bonne journée !
juin 30, 2014 @ 22:25:09
Merci à toi pour ce commentaire. Je suis heureuse d’avoir rappelé à toi d’heureux souvenirs,
Bises
juin 16, 2014 @ 23:29:37
J’adore ces moments de calme, sentir le vent, marcher, profiter et en prendre plein la vue… Ces endroits sont magnifiques, et ces coquelicots… :)
juin 30, 2014 @ 22:24:01
Merci !!