Des caprices de grands [1]
Jamais une rentrée ne m’a semblée plus douloureuse que celle-ci. Pour la première fois je regrette la frénésie enfantine qui entoure l’ouverture des nouvelles boîtes de crayons de couleurs à chaque début d’automne, le trait mal assuré sous le premier titre du premier cours de l’année, le soin et les bonnes résolutions qui fleurissent dans toutes les petites têtes en friche avant de se faner sitôt la première semaine écoulée. Cette année, recommencer a une toute autre connotation que la course bon’enfant dans les allées du super U en quête du it-classeur.
L’an dernier à la même époque, on nous donnait un piolet, une corde et des baskets pour gravir ce que l’on se plaisait à nous présenter comme l’Everest. C’était dans le contrat : une année comme entre parenthèses, où il nous faudrait travailler et ne plus faire que ça. Nous l’avons fait. Tous. Tous nous avons atteint le sommet, mais certains ont été plus rapides. Question de chance, d’entraînement, de confiance, de ténacité et de persévérance, on nous a donné à nous privilégiés notre ticket d’entrée pour la deuxième année avec un sursis de deux mois pour réapprendre à respirer, la tête hors des polys comme celle du noyé hors de l’eau. Parler de la première année, aussi enrichissante fut-elle, devint douloureux. Pour moi en tout cas. Douloureux parce qu’aucun mot ne pouvait retranscrire la réalité de sa solitude studieuse, la barbarie de son rabâchage perpétuel, la cruauté des moments de doute, de panique, de désespoir, l’ivresse des instants où l’on se surprenait à y croire. Alors, cet été du moins, j’ai beaucoup souri lorsque l’on me demandait « comment c’était ». La faute certainement au décalage effronté entre les neuf mois écoulés et la langueur des soirées d’été.
Et la rentrée est arrivée. Plus tard certes que l’an dernier. Mais réelle. De vrais polys, un vrai programme, un vrai emploi du temps pour de vrais cours, denses. Sauf que cette année, au concours s’est substituée l’intégration (le bizutage). Les impératifs de tous ordres mais surtout nouveaux s’imposent. On s’y soumet avec plaisir sans en oublier pour la plupart le travail en souffrance qui s’accumule quelque part, non loin de notre bureau. Celui-là même qui a souffert la première année du poids de nos fiches, de nos cours, de nos annales, de nos séances d’exercices, de nos larmes trop souvent. Cet espace confiné, notre chambre, la BU*, un salon, un local exigu, dont nous pouvons donner la superficie, le nombre de lattes au plancher, le nombre d’heures habité. Pour tenir l’an dernier, nous nous projetions vers un horizon plus clair et dégagé, un horizon laissant sa place à la vie, la vraie, celle qui se passe en dehors des cahiers et des livres, celle qui se joue sur les fauteuils de cinéma, les chaises de restaurant, les fauteuils de bar, celle qui cours sur les quais de seine, trottine sur les boulevards, arpente les avenues, noctambule sur les pavés mouillés.
Reprendre place sur cette chaise, face à ce bureau, avec ces stylos, ces feuilles et ces surligneurs résonne pour trop comme une punition, une répétition inopportune. L’an dernier nous n’avions de cesse de nous répéter aux heures les plus sombres « ce n’est qu’un an, accroche-toi, qu’est-ce qu’un an dans une vie ? ». Cette rentrée, nous prenons douloureusement conscience que, si nous avons dit au revoir pour un temps aux concours, aux épreuves sélectives, bêtes et rébarbatives pour nous plonger enfin dans le cœur de ce qu’est la médecine, nous ne faisons encore que connaissance avec le travail, le vrai, celui qui comme une amante jalouse et possessive requiert tout de vous. A commencer par votre temps.
Parce que si la première année de médecine ne dure qu’un ou deux ans, devenir médecin en revanche, prend bien plus longtemps…
*BU : Bibliothèque Universitaire
Crédit photo : Mademoiselle Coquelicot
Ma première année de Médecine.
Edit : Nouvelle rubrique consacrée à la Première année de Médecine... Conseils, astuces et autres coups de pouce au programme... N'hésitez pas à poser vos questions, j'y répondrai avec plaisir...




