Contrairement à ce que cette fonction par son nom suppose, un soignant n’a pas pour but de soigner mais de soulager. Et parfois soulager va de paire avec soigner, parfois non. Parce que certains problèmes sont insolubles en vérité, pour l’instant du moins avec l’avancée actuelle des sciences dont la médecine fait partie. Être soignant c’est soulager. Pour observer, côtoyer, être avec et de ceux qui soulagent, des soulageants devrait-on nous appeler, nous avons tous une approche différente au moment d’être confronté à la souffrance d’autrui, au corps malade. Le corps malade. Qui souffre et porte les stigmates des maladies qui le rongent, de la vieillesse, de la fatigue. Et pour aller au contact de cette souffrance, pour se présenter devant elle, rester debout et faire son travail de soulageant, il faut soi-même être fort. Non pas capable de soulever une quinzaine d’haltères, mais fort en soi. Etre capable, non pas de l’ignorer, de passer outre mais de la voir dans sa vérité sans perdre ni son empathie ni la conscience de son rôle : ressentir la souffrance pour la soulager et non se laisser envahir, submerger par elle.
Car un médecin, une infirmière, une aide-soignante, un kiné, une assistante sociale, une psychologue, ça ne peut pas se laisser déborder par ses émotions devant la présence, physique, réelle, de la souffrance. Un médecin qui pleure, qui défaille ce n’est pas un médecin qui soulage. Cela devient un spectateur de plus dans la désolation là où le patient a besoin de trouver quelqu’un de suffisamment fort pour l’aider, prendre des décisions, lui sourire, lui parler, lui expliquer, trouver à le soulager. Par tous les moyens.
Et hier dans cette chambre, je n’avais plus ce nécessaire équilibre qui m’avait permis de découvrir la réalité de l’hôpital sans m’en trouver complètement terrassée. Moi-même fragilisée ces derniers temps, je ne ressentais plus seulement la souffrance, énorme, angoissante, terrifiante de mon patient, elle venait s’ajouter à mes souffrances bien ridicules en comparaison et qui pourtant déséquilibraient la balance. Comme si ces deux dernières semaines passées auprès de patients atteints de pathologies fatales à court terme avaient épuisé mes réserves, érodé la digue qui séparait tout ce qui a trait à ma vie privée de ma vie professionnelle. Depuis un mois, je jouais sur la réserve. Et je me retrouvais soudain, la réserve épuisée. La somme de nos souffrances était devenue trop importante pour moi seule car je ne m’étais pas présentée dans sa chambre comme tous les autres matins, sereine moi-même, je m’étais présentée malgré tout ce qui se passait dans ma vie. Malgré tout. Et cette vague de souffrance là m’a emportée avec elle, je me suis retrouvée inutile sur une chaise, embarrassée de nausées et d’étourdissements qui s’imposaient à moi et m’éloignaient de mon rôle : soulager.
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D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu la sensation d’être absolument submergée. Débordée. Mauvaise organisation me répondrez-vous sans doute et vous n’auriez certainement pas tort. Depuis que je dois gérer, en plus de mes études, un appartement, des courses, des sorties, un budget et tous les problèmes administratifs qui incombent aux « grandes » personnes (rien que de bien banal, nous sommes d’accord) autant dire que cette impression n’a pas eu le loisir de se volatiliser. C’est une terre inconnue que de voler de ses propres ailes… ou presque. De devoir gérer. D’être « responsable ». Le sentiment de « ne pas avoir le temps », de ne pas « pouvoir faire ce que je veux quand je veux », de « ne plus être libre de mes faits et gestes », d’avoir toujours « milles choses à faire », toujours une « deadline » en tête, de toujours répéter « vivement qu’on soit le tant pour que toute cette pression soit derrière moi »… la liste n’en finit plus. En résumé : TROP. Dans ces cas-là, la logique pragmatique veut que l’on pare au plus pressé. Sauf qu’une urgence en remplaçant une autre, je me suis retrouvée lessivée, sur le carreau, vidée, amorphe. Du genre à dormir 8 heures dans la nuit, à faire une sieste le matin et encore une autre l’après-midi. Paye ta journée. Complètement stressée aussi. Loin, très loin les bonnes résolutions à l’aide desquelles je devais voguer sereinement sur le deuxième semestre. Parce que le monde ne s’arrête pas à nos petits états d’âme, ni aux révisions et aux examens qui chevauchent les cours qui chevauchent d’autres impératifs encore. Alors j’ai dit STOP.
- J’ai pris mon emploi du temps jusqu’aux prochains partiels et j’ai consigné tous mes impératifs. Rendez-vous, cours, séances de travail, présentations orales, examens, sorties, week-ends. Pour y voir plus clair. Plus de mauvaises surprises : je sais à quelle heure commence ma journée et à quelle heure elle se termine.
- J’ai remis de l’ordre dans mon appartement. Cela peut paraître un peu secondaire comme préoccupation mais on ne peut travailler correctement dans une ambiance s’apparentant plus à un chantier post bombardement qu’à un salon/bureau/chambre. En tous cas, moi, j’en suis incapable. Rangement, ordre et atmosphère propice au travail donc.
- Dormir. Au moins 8 heures de sommeil par nuit et me coucher à heures fixes. Parce que les quelques heures grappillées au sommeil pour travailler encore un peu seront plus chèrement payées dans les jours suivants que le bénéfice que j’en aurai retiré. A savoir quelques pages apprises en plus.
- Manger moins mais manger mieux. Tout est dit je pense. Mais c’est de loin le point le plus difficile à tenir (culpabilité, je crie ton nom).
- FAIRE DU SPORT. Le meilleur moyen selon moi de rester en forme, dynamique, de dépenser le trop plein de stress, de tension, de colère et de repartir du bon pied. Chez moi c’est automatique : arrêt du sport = pas bon du tout du tout du tout. Alors je chausse mes baskets et je souris à la vie.
Et puis, aujourd’hui, j’ai lu cet excellent article de May. Combien le regard que nous portions sur un emploi débordant de vie était différent. Elle s’émerveillait. Moi je m’angoissais, je ne me sentais pas capable, pas à la hauteur. Je me déclarais vaincue avant d’être montée sur le ring. Bien sûr, elle évoquait le temps qui file entre ses doigts, les journées interminables, le fait de ne pas savoir dire non. Oui. Nous avons tous des vies prenantes, de multiples projets à mener de front, une carrière, une famille, des amis et des rêves à choyer. Milles choses magnifiques auxquelles on voudrait se consacrer tout entier parfois au détriment de toutes les autres avec lesquelles il faut pourtant les partager.
Son article m’a fait l’effet d’un détonateur : j’aimerais poser le même regard bienveillant sur mon quotidien qui « m’éclabousse » comme elle le dit si poétiquement. Parce que si je regarde attentivement, j’aime ce que je fais. De tout mon cœur. Je me suis battue, j’ai beaucoup travaillé, beaucoup bataillé pour aujourd’hui me sentir submergée comme je le suis. Pour avoir une place, ma place. Sur ces bancs. Dans cette promotion. Je me suis questionnée, j’ai été tiraillée, l’intime conviction qu’ici et nulle part ailleurs était ma voie m’a fait tenir le cap et souvent j’ai eu les larmes au bord des yeux à l’idée que, peut-être, il se pourrait que j’échoue. Que je n’aie pas cette place. L’an dernier à la même époque se livrait une bataille sans nom entre les murs qui m’abritent toujours aujourd’hui. Une bataille contre les autres mais d’abord et avant tout contre moi-même. Travailler toujours d’avantage, par cœur, par cœur, m’abrutir sur ces lignes, ces polys, ces fiches. 9 heures, 10 heures, 11 heures et jusqu’à 13 heures les jours d’extrême productivité. Une fois, deux fois, trois fois appris le programme. De mon appartement, je crois que je pourrais donner le nombre de lattes au plancher. Cette année fut la plus belle et sans doute la plus dure. Celle où j’ai retrouvé le plaisir de faire ce que j’aimais loin des enseignements barbares et inintéressants pour la plupart du lycée, celle qui a testé mes limites comme jamais auparavant aucune ne l’avait fait. Celle que j’ai partiellement oubliée pour n’en garder qu’un souvenir flou. Doux brouillard.
Alors oui, les piles de polycopiés me donnent parfois la nausée. Oui, un « encore » désespéré se fraye parfois un chemin entre mes lèvres… mais j’aime être ici. J’aime vibrer au son de cette unique phrase « L’an dernier vous vous demandiez si vous seriez médecin, aujourd’hui la question est : quel médecin serez-vous ? ». Aujourd’hui une étincelle, une petite pichenette d’encouragement pour reprendre le chemin jamais bien abandonné du travail acharné. Oui, il faudra passer encore des heures à répéter, apprendre, rabâcher, lister, réciter. Oui, il y aura encore des moments où la montagne semblera si haute et les échéances si proches que je me sentirais trop petite pour y arriver. Oui, je voudrais encore parfois dormir sans m’arrêter et ne me réveiller qu’après ces examens-là, puis encore après ceux d’après. Oui. Mais aujourd’hui je prends la résolution de voir la vie avec philosophie. Si les objectifs sont trop grands alors je travaillerais d’avantage. J’aurais droit à ma deuxième chance en juin. Mais je ferais de mon mieux. Avec mes forces, mes espoirs, mes doutes et mes craintes. Parce que l’important n’est pas tant d’être heureux plus tard que d’apprendre à l’être maintenant.
Et vous, comment accueillez-vous ce quotidien qui éclabousse ?
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Simple comme un réveil. Un mail. Petite enveloppe qui clignote et s’ouvre dans un coin de l’écran. Nuée de numéros. Carton jaune, carton rouge. Le regard cherche, écume les lignes. L’index à fleur de papier. Code à 7 chiffres pour un prénom à 5 lettres. Insensé. C’est une chasse qui s’effectue à yeux mi-clos. Curiosité bataillant ferme avec l’appréhension. Croisade matinale. Excitation prenant le pas sur l’angoisse. Fraîcheur soudain. Ere polaire au temple d’une chambre surchauffée. Ils sont là, rangés. Silencieux. Attendant sagement que les paupières s’ouvrent à nouveau. Ménager l’attente. Cet avant où tout est encore possible. Bon, mauvais, peu importe. Quelques secondes où il ne se joue pas grand-chose mais où l’on fait tout de même les choses en grand. Cils collés. Un interstice que l’on devine. La course des mains, lente et empressée. Tout en même temps. L’arrivée. Toutes les notes écrémées. Et une ligne pour une liberté en douze cases blanches. Soulagement auquel se mêle l’euphorie. Le blanc comme étendard des petites victoires. La danse des instants volés. Grappillés. Et ce moment, unique, dévoilant le « possible ». La trame d’un voile rendu plus fin sur demain. Pas le temps de goûter à ces précieuses secondes que déjà les doigts en pilote automatique tapent frénétiquement tous ces numéros n’attendant pas cet appel. Délicieuse surprise que celle d’un mercredi matin dont on n’attendait rien. Jetée en pâture aux oreilles distraites. Affairées. Innocentes. Silence.