Du temps pour trouver sa place
Caen, Samedi, il y a la pluie et le vent sur les pavés gris, du rouge à mes lèvres et des bisous amoureux pour protéger mes joues du froid. Nos pas nous mènent – après quelques boutiques explorées à la recherche de la parfaite veste en jean restée introuvée – dans une librairie. Et je comprends devant les livres empilés recouvrant étagères, présentoirs et comptoirs comme mon amour pour ces endroits où le temps s’altère se fond aussi tout bas d’une sourde angoisse qui serre ma gorge à mes épaules rentrées. Comme je préfère les visites-éclairs – un titre et un auteur notés en gris sur du papier déchiré – aux visites-abysses où je m’abîme malgré moi d’abondance et de redondance, étourdie par tant de couleurs, d’histoires et de connaissances à la portée d’un choix – le mien – qui se doit dès lors d’être posé avec soin. Les visites-abysses où je perds pied, déboussolée par ces questions qui ne trouvent jamais tant de force lorsqu’elles viennent à mon quotidien toquer qu’en ces endroits où – les livres partout empilés – je me noie dans la tristesse d’un Trop. Et qu’apporter – moi – au Trop déjà plein ?
Cela ne dure qu’un court instant mais suffisamment cette fois pour identifier derrière mon coeur serré ce sentiment détesté qui a tout du vent, infondé, culpabilisant et si injustement dévastateur : l’angoisse de ce que font les autres. Car vraiment, y a-t-il seulement plus idiot comme sentiment ?
Ce sentiment comme on réduit et nie le temps que cela prend « d’Être » – entièrement et simplement – de trouver le Sens de ce mot-là, pour soi. De se construire, de s’apprendre, de se comprendre, de se tromper, de s’essayer, d’envoyer tout balader, de revenir sur ses pas, de piocher dans nos traits oubliés, relégués au passé, de recommencer, de trouver sa signature, sa voix, d’accorder « le tout au fond de soi » – l’intime, le caché – avec le « montré » aux autres comme à soi… De laisser le temps à ce que l’on aime de grandir, s’épanouir, se définir et nous surprendre. De trouver ce que l’on veut dire comme ce que l’on veut taire, ce que l’on veut faire, ce que l’on veut vivre, ce que l’on veut accomplir et la manière de laisser pourtant toujours la porte ouverte à ce que rien ne nous prépare à attendre. Ce sentiment comme on nie la diversité de nos chemins, de nos attentes et le temps pour les esquisser plus que par des contours hésitants, à mixer nos rêves d’hier à ceux qui fleurissent aujourd’hui, à trouver notre voie parmi toutes nos inspirations, nos idéaux, la vie et nos envies. La diversité de nos chemins qui font se croiser des qui trouvent un écho, un soutien, un envol dès leurs premiers pas loin des coulisses et d’autres qui se construisent de lenteur et d’un amour sans borne pour ce qu’ils font avec hésitations, persévérations et désillusions mais toujours la bienveillance au coeur. Et comme souvent nous ne connaissons – ou préférons ignorer – les étapes par lesquelles les premiers sont eux aussi passés.
A l’angoisse des annonces prophétiques du déclin des blogs que j’aime, tant et tant, pour ce qu’ils m’apportent au quotidien de lectures inspirées, de pistes à creuser, d’images à rêver comme de défis à relever, pour ce qu’ils me permettent – depuis des années – d’écrire, d’apprendre, de partager et d’évoluer à vos côtés ; aux étals de livres auxquels je ne vois pas ce qui pourrait être ajouté, je sais que tout simplement le temps n’est pas arrivé. Même si l’extérieur presse, même si l’angoisse d’une fin gronde, ce n’est pas « maintenant » pour moi. Maintenant c’est le bonheur de m’asseoir à mon bureau et de savoir que je pourrais consacrer à l’écriture tout le reste de ma journée. Maintenant ce sont mes sourires à la lecture de vos petits mots et jongler entre plusieurs emplois du temps. Maintenant c’est continuer à apprendre, comprendre, construire, grandir, mûrir, définir, réfléchir, tenter, essayer, recommencer, persévérer. Maintenant, c’est continuer tout simplement. Continuer mieux comme moins bien parfois, continuer sourire aux lèvres comme doutes au creux du ventre parce que ça fait partie du jeu. Douter, espérer, du moment qu’ils sont toujours accolés à Aimer. Et à la peur de laisser partir un, deux, trois trains comme aucun, je m’accorde le temps de continuer à me construire en attendant le suivant ou celui d’après encore et même la liberté de créer – peut-être – tout autre chose que ce que je peux aujourd’hui imaginer à l’arrivée.
Et puis aussi que la fin d’une ère s’ouvre toujours sur une suivante comme la créativité trouve toujours une route pour s’exprimer…
Toi aussi tu connais cette angoisse de trouver sa place ?
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Fév 02, 2016 @ 00:28:51
Je ne sais pas si j’ai l’angoisse de trouver ma place, plutôt celle d’y être un peu trop engluée… mais la comparaison avec ce que font les autres, à la même place mais sur le fauteuil d’à côté, je crois que nous la connaissons tous. D’où l’importance de ton article sur la bienveillance envers soi-même : pourquoi avons-nous cette tendance à encenser les autres et se sentir si petit à côté… L’image des trains me parle aussi : reste à espérer, si on laisse passer les 3 premiers qu’il s’en présentera un 4e ; et se dire qu’il était doux, pendant ce temps, de rester sur le quai à faire autre chose.
Fév 02, 2016 @ 19:16:52
« ce n’est pas « maintenant » pour moi. » Je suis très heureuse pour toi que tu ais trouvé la force d’en prendre conscience. Les questions que tu poses, je me les suis souvent posées, dans mon rapport à l’écriture surtout, quand je voyais tous ces gens bien plus jeunes et bien plus doués que moi publier livre après livre. Mais ce n’est tout simplement pas moi. Pas maintenant.
Pour ma part je n’aime pas trop l’image du train, car elle porte en elle le risque de cette mélancolie anticipée que je ressens dans le commentaire de Manuella : « reste à espérer qu’il s’en présentera un quatrième »… Je ne crois pas que toute notre vie nous déambulions sur un quai. Il n’y aura pas de quatrième train, tout simplement parce que tu n’es pas en train d’attendre, mais de vivre. Tu es en pleine campagne, et tu peux aller dans n’importe quelle direction. Et qui sait ? Peut-être que tes pas ta ramèneront à ton point de départ… Mais y penser maintenant, ce serait comme de lire la dernière page d’un roman avant la première :)
Fév 02, 2016 @ 19:25:03
Je ne le voyais pas ainsi mais comme des chances à saisir au moment où l’on se sent prêt(e) et non parce qu’elles sont trop belles. Je n’attends pas pour vivre, justement, je vis ce qui se présente au présent :) Et je saisis opportunités et chances comme elles se présentent (les trains) tout en sachant parfois dire non à ceux qui vont trop vite pour mon rythme encore incertain :)
Merci pour ton petit mot, à bientôt ! <3
Fév 02, 2016 @ 20:47:49
Je me suis mal exprimée, excuse-moi ! A vrai dire, mon développement était plus dicté par la réponse de Manuella, qui semble un brin tristounette (Manuella, je suis désolée, je n’arrête pas de parler de toi sans te connaître, ça semble bien maladroit ! J’essaie juste de rebondir sur ce que ton commentaire m’a inspiré, je ne voudrais pas être impolie) Du coup, je voulais dire que j’espérais que tu ne te sentais pas comme ça. Je ne me serais pas permise de dire que tu ne vivais pas, ç’aurait été complètement déplacé. Je voulais… essayer de t’insuffler encore plus de force et de joie de vivre, disons :)
Fév 02, 2016 @ 23:54:15
Nathalie, je ne m’offense pas de ta remarque : publier un commentaire appelle parfois une réaction, c’est tout à fait normal. En fait, il faut surtout considérer la 2e partie de ma remarque : on n’a pas pris le train parce qu’il était plus agréable dans cet instant de faire autre chose qui nous correspondait mieux, et tant pis pour le train qui passe… peut-être qu’un autre jour, ce sera notre moment de monter dedans, ou pas… mais parce que nous aurons alors autre chose à vivre qui nous rendra tout aussi heureux. La nostalgie qui pointe (et que je n’avais pas perçue) est sans doute liée à l’inquiétude de laisser passer une chance, c’est toujours un petit risque, mais tant pis : il faut parfois oser pour se sentir là où on doit être.
Fév 03, 2016 @ 09:17:06
« Laisser passer une chance, c’est toujours un petit risque » > +1000 ! <3 Merci pour ton petit mot et à vous deux pour cet échange hyper intéressant et enrichissant autour des chances et des bons moments <3 Nous avons de quoi nourrir nos réflexions et inspirations pour un moment :)
Belle journée !
Fév 03, 2016 @ 00:03:25
@Manuella : Je suis contente de ne pas t’avoir blessée :) Je comprends ce que tu veux dire, et j’aime beaucoup ta conclusion : oser laisser passer une chance, il y a quelque chose de très courageux dans cette formule, qu’il faudra que je médite.