Une goutte


une goutte - nouvelle - Miss Blemish

Nous vivions dans une grande bâtisse perdue dans la campagne vosgienne. Pierres apparentes, escaliers dont la troisième marche craque lorsqu’un pied un peu balourd vient s’y poser, parquet aux échardes acérées, tomettes d’antan contre les murs de la cuisine que nous n’avions pas eu le coeur de déposséder de son vieux four à bois pourtant éteint depuis longtemps.

Chaque matin Virginie, ma femme, s’exerçait sur les touches usées du piano trônant au milieu de notre salon. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été accordé. Depuis quelques temps déjà les notes grinçantes avaient tout perdu du charme qu’elles prenaient à l’aube de nos premiers matins d’amoureux. Dieu que l’avenir prenait alors des teintes autres que celles d’aujourd’hui…

Du premier étage me parvenait le bruit sourd des gargarismes matinaux de mon beau-père.

Dans un évier vomissant de vaisselle sale, je venais apporter ma tasse à l’édifice, je n’avais pas le coeur de m’atteler à la tâche maintenant. Une grande lassitude m’étreignait tout entier. Je montais rejoindre notre appartement au deuxième étage de l’ancienne ferme.

Je ne prenais pas la peine de fermer la porte de la salle de bain, déjà je laissais couler l’eau dans la baignoire. Par terre, sa serviette. Les dents serrées, je me penchais pour la ramasser. Je la pliais, en deux puis en quatre et la reposais à sa place sur ce portant installé par mes soins plusieurs mois auparavant. Je récupérais son linge sale pour le mettre dans la corbeille au pied de laquelle elle l’avait négligemment jeté. Mes mains crispées sur la dentelle de ses dessous, je contenais avec peine la rage que je sentais bouillir, grandir, menaçant à chaque instant de déborder.

Saisissant une éponge, j’essuyais les traces de dentifrice et de fond de teint laissées dans l’évier. Je me découvrais dans le miroir, livide sous la lumière pâle. Depuis combien de temps n’avais-je pas souri ? Pas de ces sourires polis, de convenance, non, un vrai et franc sourire que ne peut faire naître qu’un bonheur tout aussi franc ?

La baignoire était remplie, j’éteignais l’eau, me déshabillais promptement en prenant soin de plier mon pyjama que je déposais à sa place sur l’étagère et me glissais dans l’eau brûlante. Le silence revenu, la chaleur et les vagues effluves de savon parvinrent tout juste à m’apaiser assez pour que je puisse fermer les yeux et cesser de fulminer. Le robinet fuyait certes encore un peu mais le clapotis de l’eau sur la surface stagnante m’était agréable. Une pâle reproduction des journées pluvieuses passées au lit avec elle, sous le velux, tous deux bercés par le murmure de la pluie tapageuse. Elle, si loin d’ici.

Me tirant brusquement de mes douces pensées, ma nostalgie et mes regrets dilués dans l’eau chaude, la porte s’ouvrit soudain sur ma femme qui avait aussi peu d’égard pour l’intimité qu’elle n’en avait pour le rangement. Après tout je n’étais rien de moins qu’un meuble de plus dans sa collection déjà floride. Je la regardais s’affairer prestement, s’habiller sous mes yeux, sans un regard, se contorsionner dans sa robe étriquée. Se rappelant soudain que j’étais là, elle s’accroupit au bord de la baignoire et caressant machinalement mon bras puis mon visage :

« Papa va ramasser les asperges aujourd’hui, tu nous cuisineras ton risotto ce soir ? »

C’est étrange cette goutte. Plic. A la surface. Ce petit rien ajouté à tous ces autres qui n’étaient pas d’avantage et qui pourtant, mis bouts à bouts finissent par former cette mer gigantesque séparant nos deux continents jadis unis.

Je lui souris.

Je lui murmurais : « Bien sûr ma chérie »

Je caressais son bras.

Je lui rendais son baiser.

Je lui dit : « A ce soir ! »

Puis encore : « Bonne journée mon amour »

Je regardais une dernière fois son corps dans sa robe criarde et étriquée.

J’attendis d’entendre la porte se refermer et le moteur de sa voiture vrombir pour sortir de l’eau. Dans l’air flottait encore les traces de son eau de toilette vanillée bon marché. J’enfilais un jean que je ne pris pas même la peine de choisir. A refaire peut-être y prêterais-je plus de soin, peut-être choisirais-je celui, bleu marine, que m’avait offert ma soeur pour mon vingt-neuvième anniversaire. Un tee-shirt, une chemise, un pull et ma veste. Je vidais de ses quelques billets gardés avec soin pour son anniversaire prochain le premier tiroir de la commode. Je regardais autour de moi. Je déposais sur la table de nuit mon alliance, sans pouvoir me refuser cette petite cruauté, cette menue vengeance. J’aurais voulu hurler. Je n’en fis rien. Il n’y eut que le bruit du métal sur la tablette usée. Dans ma poche, j’emportais un livre, le premier de la bibliothèque qui me vint. La condition humaine de Malraux. Au milieu de tout ce muet vacarme, cela m’arracha un demi-sourire, puis un franc sourire jusqu’à en rire aux éclats. Rien ne parvenait plus à me calmer devant mon océan de liberté retrouvée.

J’allais embrasser belle-maman, dans son fauteuil regardant comme chaque matin Amour Gloire et Beauté. Comme chaque matin elle me dit : « Tu es un gentil garçon tu sais ». Elle ne remarqua pas l’anneau qui à mon doigt manquait.

Mon beau-père déjà dans les champs m’adressa de loin un de ces saluts bourrus qu’il voulait virils mais ce matin-ci la joie que ce fut le dernier l’emporta sur mon mépris. Je jubilais.

J’entrai dans ma voiture. Réglage du siège, dossier, appuie-tête, rétroviseurs, volant, ceinture, contact. J’abaissais le frein à main et démarrai, quittant la cour dans le crissement des graviers.

Je gardais l’ivresse de la musique pour plus tard. Arrivé sur la place de notre petit village, je m’arrêtais au distributeur. Je retirais tout ce que ma carte me permettait. Je repris la route aussitôt les billets crachés par la fente clignotante. Il n’y aurait jamais assez de distance entre moi et cette vie-là à laquelle j’avais déjà sacrifié tant de temps. Je n’irais pas au travail ce matin ni plus aucun autre matin. Je n’aurais plus à supporter les sarcasmes et le rire tonitruant et grossier de Nicole. Au plaisir de la route défilant à perte de vue s’ajoutait celle de ces années passées dans cette léthargie molle et frustrée. Je sentais mon coeur battre, la musique taper avec lui contre ma poitrine, le vent fouetter mon visage. Tout semblait plus net, ma vue comme débarrassée de tous ces filtres poussiéreux laissés trop longtemps entre moi et la réalité.

Je ne m’arrêtais qu’à la nuit tombée. Nice, la mer méditerranée. Et elle qui quelque part dormait.

 

1 Laisser un commentaire - 1