Corse
Je ne sais pas pourquoi ces vacances-là m’ont marquées plus que d’autres. Peut-être est-ce leur très courte durée ayant laissé à chaque jour la place d’exister sans que jamais vienne frapper à la porte l’ennui mortifère. Six jours trop courts là où quelques cinq autres auraient parus trop long. Comme si nous avions trouvé la juste longueur pour qu’il n’y ait que le meilleur, l’excitation de la découverte, la chaleur comme une caresse et non un poids, les heures de tranquillité sereine comme une invitation à la sieste et non aux ruminations nourries d’ennui. Et puis nous étions en Famille. Je mets une majuscule car entre nous, souvent, il n’y avait nul lien du sang. C’était pourtant ce que nous étions, patchwork de générations, amis et famille mélangés, frères, soeurs, cousins, meilleurs amis, parents, parrains donnant soudain vie à cette maison qui n’avait pour âme que celle que lui prêtaient momentanément les vacanciers. Peut être était-ce la philosophie douce de ceux qui se sont déjà faits piéger par le passé sur la plage bondée par 35°C sans nulle ombre où s’abriter aux heures où le soleil écorche. Pour ces quelques jours-ci, nul bonheur n’a été pressé, bâclé, gloutonné, mais chacun apprécié en son temps. La plage aux premières lueurs du jour dans la fraîcheur de l’aube, la mer au crépuscule, les randonnées dans les massifs rocheux, nous tous bien à l’ombre des pins aux heures carnassières. Ces vacances étaient comme une part d’un délicieux gâteaux alors que les convives sont trop nombreuses. Nous avons pu goûter à chaque saveur mais y goûter seulement. Ces vacances étaient la première gorgée de champagne d’un enfant en voie d’être grand, les bulles sans l’ivresse.
J’ai voulu cet article comme un recueil de bons moments. Des textes pour mettre des mots sur l’impalpable, des sourires parce que ces journées étaient aux sourires ce que le concentré est à la tomate, des photos pour vous faire voyager, vous emporter ailleurs à l’heure où il n’est pas encore temps de partir vraiment et mettre ce qu’il faut de soleil sur votre journée. Suite à vos réponses, j’ai finalement décidé de n’en faire qu’un seul article pour une plus grande cohérence et que vous vous y retrouviez plus facilement. J’ai voulu cet article comme une boîte de macarons, des petits plaisirs goûtés tous ensembles ou bien savourés, l’un après l’autre, lorsque le coeur en a l’envie. Lecture d’une traite, ou petits bouts par petits bouts, l’essentiel, c’est de voyager. Belle lecture à tous !
Juste avant
L’air avait cette odeur d’ailleurs et d’avant, relent de souvenirs polis par les ans jusqu’à en devenir presqu’doux mêlés à cette promesse indicible. Évaporée, dissoute, impalpable, la colle épaisse coulant des pins embaumait nos cœurs jusqu’à toucher notre être. Plic. Une caresse de fourmi sur nos envies enfouies.
Tout le monde sorti dégourdir ce trop plein de jambes et de bras restés engoncés pendant le trajet, je profitais de cet instant d’incertitude, la fenêtre de la voiture baissée sur le parking qui accueillait nos vacances, pour humer cette énigme. Je connaissais ces notes et leurs subtiles déclinaisons, la mer à portée de vue, je me savais rentrée, seuls les mots me manquaient. J’inspirais profondément, mon regard scrutant l’écorce du pin gardant fièrement sa place au milieu des vacanciers. Je me laissais submerger. L’iode et le sel, les pins, le sable chaud de sa journée passée à lézarder, l’odeur de la pluie fine menaçant de sa fraîcheur la fin de la journée. C’était comme avant mais maintenant.
D’avant pourtant, il n’y en avait jamais eu. Enfermée dans l’habitude, quotidien des enfances passées au bord de la mer, cette odeur m’était restée étrangère. Il n’y avait jamais eu ce temps que m’offrait cette pause d’ouvrir au sud qui toquait. Une douce léthargie pleine d’une excitation contenue me laissait les observer dehors tous affairés à récupérer des clés, des draps, des papiers. Langueur. Il y avait cet immense chapeau de paille sur mes genoux, ce short ne couvrant pas mes jambes, cette voiture pleine de ce que contiendraient nos vies pour ces six jours hors du temps et il y avait moi ailleurs observant indécise un sourire sur les lèvres nos retrouvailles. Sans tous ces objets sans doute n’y aurais-je pas cru. La mer me tendait les bras.
Bientôt… Pour l’instant il y a tout un avant à savourer au rythme des cigales de l’été. A cet instant, anesthésiée, j’en suis persuadée, j’aurais presque pu me prendre à les aimer.
Corse – Août 2014 – Petite plage d’un paradis sauvage
Sourires Corses
Sieste sous la mansarde, dernier souvenir de la fraîcheur de la nuit dans la maison restée ouverte à tous les vents chauds de la journée.
Se balader pieds nus entre sable et eau claire, à l’aube, sur la plage encore déserte, s’éloigner des transats des vacanciers et gagner les maisons de pêcheurs posées le long du littoral. Laisser le paréo sur le sable et se glisser pour la première fois de la journée dans l’eau.
P. venant nous chercher dans l’eau en agitant des baguettes fraîchement cherchées chez le boulanger, l’heure du petit déjeuner sonnant le soleil déjà haut.
Mission courses, 4 équipes, trois chariots. Fromages, charcuterie, pâtes et autres préparations corses, laisser aux saveurs inconnues leur chance. Appels désespérés entre les rayons, dans le supermarché sans réseau, le parcourir de long en large des dizaines de fois parce que « tu n’as pas déjà pris ça hein ? Bien alors c’est moi qui le prend ». Et encore, je ne vous ai pas raconté l’établissement de la liste de courses à grands coups de « Non mais moi j’aime pas ça ! », « Et moi c’est ça que je n’aime pas ! ».
Arriver à la caisse, nos trois chariots les uns après les autres… et voir le visage des vacanciers nous suivant stupéfait : c’est qu’il va falloir nourrir une dizaine d’estomac pendant six jours…
Une randonnée à la poursuite d’une pierre de couleur vert émeraude, brillante, friable et volant en éclat au moindre impact. Ne plus savoir sur quoi poser les yeux : sur les montagnes, l’horizon remplit par la mer d’un bleu profond, la route sèche lézardant à flanc de rocher, le sol plein de ces petites pierres brillant au soleil.
Des fleurs séchées dans mes cheveux ondulés par les embruns.
Rentrer alors que le soleil commence à décliner, enfiler les maillots de bain et nous diriger tous vers la plage pour rester dans l’eau jusqu’à la nuit tombée.
Un petit restaurant familial où nous avons mangé des spécialités corses absolument délicieuses (et en quantités gargantuesques). Terminer par gâteau de mousse de marrons… fermer les yeux tant le plaisir est grand.
Repas préparés à 6, 8, 10 mains, chacun ajoutant sa petite touche et les petits préposés à la vaisselle. Petit plaisir des grands.
Jus d’ananas, citron vert et rhum. Coucher de soleil sur la terrasse.
Jouer au tarot jusqu’à minuit, alors même que demain il faudra se lever pour partir en randonnée, mais vouloir profiter quand même de cet instant, où nous sommes tous autour de la table et où la mauvaise foi des mauvais perdants n’est jamais loin.
Tous ensemble sur la plage, construire un château de sable pour moi qui n’en ai jamais fait petite. Et mon petit cousin de dire « c’est le château de la princesse Célie ». Voilà.
Des cerfs-volants sur une plage aux couleurs du sud, tons chauds, sablonneux, la brume enveloppant les sommets au loin et la lumière pourtant si claire tout au bord de l’eau.
Tenter, vaguement, de se souvenir de quelques ersatz de déclinaisons latines sur la plage, pour une amie préparant l’agrégation de lettres.
Pique-nique après deux heures de randonnées sur des sentiers chauffés à vif à l’ombre d’une petite crique au cœur de la montagne à laquelle on accède par un pont de bois suspendu au-dessus de rochers ronds, polis par le courant tumultueux de la rivière calme à l’heure d’été.
Des tartines de Nutella impudiques comme petit déjeuner. Aucune honte culinaire à l’heure des vacances.
Commencer à feuilleter les premiers cours de l’année aux heures les plus douces de la journée.
Battre le maître des Colons de Catane (meilleur jeu de société ever) pour la toute première fois. Fanfaronner.
« On ne peut quand même pas laisser du rhum ! » – Derniers shots de l’été.
S’asseoir sur ce tronc d’arbre avec mon petit frère sur la plage et regarder le ciel, la lune, une dernière fois avant le départ. On sait que demain matin on n’aura pas le courage de venir à l’aube une dernière fois encore. C’est le dernier souvenir, il faut le savourer, le garder. Rester longtemps, en silence, puis rentrer.
La mer
C’était une joie que je ne connaissais pas, la mer. Une légèreté inconnue à laquelle, jamais lorsqu’elle était pourtant si proche, je n’avais pu accéder. Sans doute les galets du littoral niçois, brûlants et farceurs redoutables pour mes fines chevilles enfantines n’y étaient pas entièrement étrangers.
J’avais du attendre dix-sept heures que le soleil décline pour venir marcher sur le littoral, cet énorme chapeau sur mes cheveux ondulés dans les embruns salés. L’instant poétique. La mer sublimait jusqu’à faire voguer la beauté à portée de nos regards trop souvent absent à cette douce simplicité qui partout trouve toujours à se cacher. J’étais autre sur cette plage marchant insouciante et maladroite pieds nus dans le sable, mes livres de parasitologie loin dans mon futur. Nul nom latin effrayant et répugnant pour me détourner du soleil déclinant sur la fin août. J’étais belle. Mon dieu oui, j’étais belle. Et quelle douceur que cet été où je l’étais dans mon coeur par tes yeux. La beauté. Autre joie qui m’était étrangère. Jusqu’à toi.
Je retrouvais leur agitation joyeuse, tous déjà dans l’eau et les serviettes abandonnées au bord. Il y avait un peu d’avant dans toute cette insouciance qui ne craignait aucun portefeuille volé. Et enfin, je courais. Jusqu’à elle comme jusqu’à toi. Je découvrais cette joie dans le fracas des éclaboussures. La joie de la mer.
Sur nos routes
Entre le pain et la charcuterie, deux autres posent leurs sacs et prennent place parmi leurs souvenirs mis dans le pot commun de leurs solitudes. Gîte d’étape sur deux routes aux origines lointaines et aux directions opposées pour ses semelles plus abîmées que les siennes. Ils savent quand bien même se surprennent-ils à espérer. C’est un espoir sans mots qui commence par « et si » et soupire souvent « si seulement » dans deux mains qui trouvent parfois à se frôler. L’horizon, recadré dans le viseur, s’élargit à nouveau là où il n’y avait hier que courbatures, égratignures et cartes froissées par des vents s’étant fait peu cléments ces derniers temps. C’est une présence, un autre, là tout près, juste du bout des doigts. Dans ses bagages un spray tout doux, dans les siennes des pansements. Il fallait quatre chaussures lacées très serrées pour trouver la force de reprendre la route et une main à laquelle se tenir dans les recoins escarpés. Quatre yeux pour déchiffrer deux cartes rendues floues par la vie qui a parfois plu averses sur leurs têtes sans parapluie pour les abriter. Et déjà le sommet et leurs routes qui lézardent vers un nécessaire au revoir. Deux chemins dont les balises colorées marquent des arbres qui inexorablement s’éloignent les uns des autres. Un moment sur ce banc à mesurer ses forces à leurs corps qui délestés trouvent enfin à se serrer. Pleurer ? Il n’y a plus de tristesse à laver. Peut être, sûrement, à la prochaine étape, quelques mots attendront-ils sur un oreiller qui ne sera pas partagé. Du moins, pas cette fois-ci.
Du sable et des étoiles
Déjà publié
Une collègue de mon père lui a dit un jour « Prends garde à tes vœux, ils pourraient se réaliser« , il me le répète souvent depuis. Cet été en Corse, après avoir terminé de rédiger son article, cette amie qui lorsque j’étais petite était une grande, un modèle et qui aujourd’hui me parlait comme son égal demandant même parfois jusqu’à mon avis, cette amie et moi sommes ressorties pour aller observer les étoiles, la plage à cinq minutes des chambres silencieuses de l’appartement endormi. Nous nous sommes assises dans le sable, humide de la nuit fraîche, grelottant un peu parfois, piège classique des nuits d’été où l’on dédaigne les gilets. Nous avons parlé les yeux tournés vers le ciel. Elle me montrait des étoiles au loin, si loin qu’elles donnaient l’impression de scintiller. La pléiade. Là-bas, juste au-dessus de l’horizon.
La nuit des étoiles était passée, nous étions déjà le 18 août et pourtant nous ne perdions secrètement pas espoir d’apercevoir quelques-unes de ces porteuses d’espoir. Les étoiles filantes demandent attention, concentration et éveil. J’avais une sourde inquiétude à manquer ce tracé bref sur le ciel noir, à regarder à cet instant-ci le ciel à ma droite alors qu’à ma gauche se déroulait le spectacle. Nous avons marché dans l’eau, nos jeans tout justes remontés, nous nous sommes allongées sans se soucier du sable qui partout s’infiltrerait. Dans nos cheveux principalement. Et elle a continué à me parler des étoiles qu’elle connaissait si bien là où je ne voyais que des points scintillants. Aujourd’hui je saurais peut être dessiner d’un regard quelques-unes des figures qu’elle pointait du bout des doigts. Les noms sont devenus flous. « J’ai toujours trouvé que la Lune était triste » me dit-elle soudain et effectivement, en l’entendant la décrire j’ai moi aussi pu distinguer ce visage triste dessiné par les cratères à sa surface.
« Que se passe-t-il si mes vœux sont en apparence contradictoires ? » – « À la prochaine, souhaite qu’elles [les étoiles] fassent au mieux, les contradictions arrivent parfois à bien s’accorder entre elles ». Elle m’a répondu que la vie était si simple avec moi, dans un sourire, et ce compliment m’a touché plus que beaucoup d’autres parce qu’à cet instant j’avais à nouveau 12 ans et elle 17, et qu’elle était à nouveau si grande et moi si insignifiante.
Elle a vu trois étoiles filantes, moi seulement deux, le manque d’habitude sûrement. Jamais encore je ne m’étais arrêtée si longtemps devant ce spectacle-là. Et j’ai repensé à cette phrase « Fais attention à tes vœux, ils pourraient se réaliser ». Alors, j’ai réfléchi longtemps. Il y avait mille choses que je brûlais de demander mais était-ce vraiment souhaitable ? À la première étoile j’ai donc sobrement demandé que tout se passe pour le mieux et pour la seconde je me suis contentée de remercier d’être si heureuse. J’ai laissé toute la place à la douce idée qu’où que nous soyons, nous contemplions le même ciel. Tout semblait moins loin alors. Nous avons fini par rentrer.
C’était la plus belle soirée de l’été.
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avr 01, 2014 @ 07:02:43
Merci pour ce petit moment d’évasion, tôt le matin, juste avant de partir dans le gris au boulot …
J’ai très envie de retourner en Corse ,mais hors saison pour vraiment en profiter !
avr 02, 2014 @ 21:19:16
Oui, fin mai, c’est magique…
Merci pour ton petit mot !
avr 01, 2014 @ 12:03:36
Un si beau billet qui me met du baume au cœur…Dans 10 jours, Nice. Oh, comme il me tarde de faire une pause.
avr 02, 2014 @ 21:18:03
Merci <3 Oh comme je te comprends… tu mérites (oh combien) ces vacances, je penserai fort fort fort à toi (d’autant que j’y ai vécu un temps). Reviens nous les poches pleines de jolies images <3
Bises
avr 04, 2014 @ 10:45:55
Compte sur moi ! :)
avr 01, 2014 @ 23:27:57
Bravo tes textes sont sublimeset moi qui suis une amoureuse de la corse je m’imagine déjà dans mon paradis terrestre
avr 02, 2014 @ 07:46:56
Merci, je suis heureuse d’avoir pu t’y emmener ne serait-ce que l’espace d’un instant <3 Mission réussie ;-)
Bises
avr 03, 2014 @ 06:42:34
Première fois que je commente mais merci pour l’invitation au voyage….là où tout n’est que luxe, calme et volupté…. Vraiment cette parenthèse de douceur illumine ma journée, trop vite volée par mon agenda un peu surchargé..
avr 06, 2014 @ 21:39:23
Plein de courage pour affronter tes journées surchargées, je suis heureuse d’avoir pu t’en extraire ne serait-ce que quelques minutes pour t’emmener en corse <3
Bises
avr 03, 2014 @ 12:04:46
Quelle belle description poétique tu nous fais de ce voyage, tes mots nous font voyager, c’est beau :)
avr 06, 2014 @ 21:37:37
Oh merci, je suis ravie d’avoir réussi à te faire voyager un peu <3