[Spoiler : non] Aimer est-ce seulement désirer ?
Du lycée je n’ai gardé que mes cours de philo et quelques fiches que je n’ai jamais relues depuis. Et parmi toutes ces choses, il y a cette copie dont le brouillon que voici s’était caché dans un dossier bien rangé. Si l’an dernier je ne lui avais trouvé aucune place ici malgré vos retours positifs à l’idée de sa publication, j’ai pensé que cette semaine était une occasion toute trouvée pour le glisser quelque part où je sais que je pourrais le consulter facilement. Comme l’un des rares souvenirs des bancs sur lesquels j’ai pris le plus de plaisir à m’asseoir mon lycée durant. Je vous laisse avec ce que presqu’une autre a écrit… Belle lecture !
Note : Je ne suis pas étudiante en lettres, je n’étais pas même en filière littéraire. L’argumentation, les idées, la forme ne mériteraient pas d’article. Pourtant je me souviens des cours de philosophie comme d’une respiration dans un emploi du temps pris d’assaut par les maths et les formules austères. Et j’avais envie de partager l’un des seuls souvenirs écrit, réel qu’il m’en reste avec vous.
Aimer est-ce seulement désirer ?
« Nous allons tout d’abord nous interroger sur l’ensemble de définition de ces deux notions que sont l’Amour et le Désir.
Pour qu’elles soient synonymes, celles-ci devraient en premier lieu porter sur les mêmes Objets, terme que nous emploierons au sens large aussi bien pour désigner des sujets concrets, abstraits, matériels ou vivants.
L’amour est un sentiment complexe en ce qu’il revêt différents degrés et différentes expressions selon ce sur quoi il porte. L’un de ses plus faibles aspects, d’un point de vue émotionnel, concerne le goût. Dans le domaine de la préférence, chacun exprime sa propre sensibilité vis-à-vis des couleurs, des odeurs, des matériaux, des sensations ou de manière plus générale, de tout ce qui a attrait aux cinq sens. Néanmoins si chacun peut se sentir attiré vers un objet du fait de ces caractéristiques extérieures, elles ne sont pas désirées pour elles-mêmes. Si elles orientent de façon positive ou négative le désir vers l’objet qui les possède, le désir ne porte pas sur la caractéristique mais bien sur l’objet. La caractéristique se fait donc ambassadrice de l’objet, elle séduit, elle attire, mais ne peut-être désirée car elle est bien souvent impalpable et subjective. En effet, elle n’existe qu’avec son support : que deviendrait la tonalité mineure sans la partition qui porte les notes à ses couleurs ? Ce n’est que l’assemblage des notes dans un ordre précis formant le tout appelé morceau qui fait vivre la caractéristique, sans lui, elle ne serait qu’un mot privé de sens et d’application. Son caractère abstrait et insaisissable la prive des assauts du désir mais pas de la préférence qu’elle peut susciter chez chacun. A travers l’exemple du goût, la théorie de sens superposables en tous points se voit compromise, aimer et désirer ne se font pas synonymes dans la mesure où l’on peut aimer sans désirer.
Cependant, si l’un peut exister sans l’autre, il n’est pas dit que par rapport à un objet les suscitant tous deux, ils ne se conduisent pas de la même manière. S’ils ont pour ces objets la même expression et les mêmes implications, alors ils auraient la possibilité de se superposer et ne divergeraient que par l’unique exemple de leur dissociation.
Les objets matériels de tous ordres sont de ceux qui se font buts à ces deux notions. Un objet peut en effet, par l’entremise du goût, susciter le désir. Celui-ci ne sera assouvit que par l’appropriation pure et simple du sujet qui l’inspire. Dès lors que l’achat, l’attribution, le cadeau ou la simple volonté vous fait propriétaire officiel de l’objet à vos yeux et ceux de la société, le désir trouve un autre but sur lequel porter ses desseins. Jean Baudrillard dans son livre Le système des objets, la consommation des signes résume ce phénomène : « on veut consommer de plus en plus ». Il démontre que l’accumulation ne tarit pas la soif ni n’engendre la satisfaction, l’Homme à toujours à Désirer, et ce désir insatiable délaisse la prise au profit de la chasse comme l’analysait avec justesse Montaigne lorsqu’il affirmait « L’Homme préfère la Chasse à la Prise. » Le désir ne se lasse qu’à partir du moment où il obtient. Il résulte de cette observation que l’on ne peut désirer que ce qui ne nous appartient pas. La présence d’un objet dont nous nous sommes fait maîtres paraît normale, habituelle, acquise et devient un dû. Il ne suscite donc plus le désir qui se retrouve libre de porter sur autre chose. Cependant, si l’appropriation chasse le désir, elle ne nous prive pas de l’affection que nous pouvons porter à cet objet. Les souvenirs qui lui sont rattachés, son histoire, les rituels dont il s’est fait centre, le placent au cœur de notre vie quotidienne, ils en font un membre à part entière du décor et de ce fait, engendrent le manque que pourrait susciter sa disparition. Ainsi, on peut voir que l’on est plus ou moins attaché aux objets qui nous entourent par confort, par habitude ou par nostalgie et en ce sens, que l’amour, ne se comporte pas comme le désir. Alors que celui-ci semble volatil et éphémère, pulsion initiale du processus ; l’attachement se fait durable et fidèle, il n’est pas en proie à l’humeur mais s’exprime avec constance. Le désir et l’amour dans ce cas, ne se superposent pas, leur existence est dissociée, leurs comportements opposés ce qui confirme leur différence au niveau, non plus de leurs buts, sinon de leur expression même.
Pour appuyer cette thèse, nous pouvons encore nous référer à la nature des relations qui lient les parents à leurs enfants, cadre que nous pourrons élargir à l’ensemble des relations filiales. L’origine commune de chaque enfant à devenir est la pulsion animale et instinctive de perpétuer l’espèce. Que ce soit « le hasard » ou une décision mûrement réfléchie, c’est le désir conscient ou non d’être parent, le désir de cet enfant qui initialise le mouvement. Or, force est de constater qu’une fois au monde, celui-ci ne suscite plus aucun désir à ses parents, seulement de l’amour au sens le plus fort du terme cette fois-ci. En effet, le nourrisson se fait réalité concrète, il Existe et par ce seul fait, est lié à eux à jamais. Si les parents ne sont pas propriétaires de cet enfant, la nature indéfectible des liens qui les unissent les dispensent d’inquiétude au sujet de la pérennité de leur relation. Délestés de cette inconnue, le désir n’a plus sa place en son sein. La présence du désir passé ce stade serait démonstration d’une déviance ne relevant d’ailleurs, ni du Désir, ni de l’Amour. L’inceste et les relations ambigües au sein d’une même famille sont symptômes du faux désir, du désir malsain appelé amour passion qui par définition, n’est pas de l’Amour.
L’absence de désir au sein d’une même famille à la même origine que l’absence naturelle de désir chez les parents pour leur enfant passé la période d’incertitude liée à la naissance. Incontestablement, il n’y a pas appropriation de l’autre au sein d’une famille mais les liens du sang unissent leurs membres d’une manière telle que rien ne pourrait les briser. Il n’y a pas matière à désirer un élément qui nous est constitutif. Le désir ne se porte donc pas sur nos parents, alors que l’affection, elle, est réelle, permanente, et constante malgré toutes les épreuves qui peuvent entacher l’entente.
Encore une fois, Désir et Amour se succèdent face à un même objet. Si ces exemples nous montrent qu’aimer n’est pas synonyme de désirer, l’absence de superposition de ces deux notions nous empêchent de les comparer et de distinguer de manière plus concrète et absolue en quoi ils divergent.
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Nous avons conclut précédemment que le désir ne pouvait porter que sur un objet qui n’était pas en notre possession, or le seul objet qui ne puisse jamais nous appartenir reste autrui. Nous allons donc nous intéresser aux relations qui lient les êtres de familles différentes entre eux. Relations amicales et relations amoureuses rentrent dans cette catégorie, cependant la force de cette seconde manifestation sera préférée pour notre démonstration car elle fait entrer en jeu de manière plus palpable le désir.
Si aimer l’autre se résumait au simple désir physique, celui-ci une fois assouvi, trouverait une autre personne à découvrir, un autre moyen de se satisfaire. Il ne porterait même aucun intérêt à la personne en elle-même qui se ferait juste voie vers la satiété. Le désir n’aurait donc pas pour objet la personne, mais le plaisir. Volage et volatil, le désir ne s’attarderait pas sur ces émissaires mais sur le seul contentement éphémère de l’étreinte. Or, on voit que les Hommes, lorsqu’ils choisissent un partenaire, ont tendance à rester à ses côtés plus que le temps d’une simple étreinte. Le désir porte donc bien sur la personne et non plus seulement sur ce qu’elle peut nous apporter. Cependant, le caractère éphémère du désir semble en désaccord avec cet attachement : si le désir était la seule composante de la relation, celle-ci serait impossible car tout un chacun serait semblable face à cette pulsion animale. En effet, toute personne serait à même de satisfaire les envies de chacun et aucune préférence, aucune fidélité, aucune constance ne pourraient être envisagées. Aimer n’est donc pas seulement désirer. L’amour de l’autre introduit dans la relation une dimension supérieure à la seule pulsion animale : la tendresse. L’attachement qui en découle oriente toujours le désir dans la même direction et l’empêche de se disperser conformément à sa nature. L’amour convertit le désir volage en un amant fidèle. La satisfaction d’instincts inhérents à notre nature n’étant plus au cœur de la relation, la route vers un avenir à deux devient envisageable. Plus que cela, en opérant cette conversion au niveau du désir, en le forçant à se fixer toujours vers un même être pour se satisfaire, il en résulte que celui-ci n’est jamais assouvi car la personne ne se voit jamais acquise. Malgré les dangers de l’habitude, l’un ne se fait jamais propriétaire de l’autre et cet éternel danger de perdre celui ou celle qui nous est si attaché renforce l’ardeur d’un Désir qui ne veut plus faire qu’un. La pulsion du désir qui cherche toujours un objet sur lequel porter ses ardeurs devient cyclique et constante : la conversion a été opérée. Flaubert, dans L’éducation sentimentale, à travers Frédéric son personnage, tente de donner un nom à cette force supérieure au désir physique qui peut aller jusqu’à l’annihiler : « Et le désir de la possession physique disparaissait sous une envie plus profonde, dans une curiosité douloureuse qui n’avait pas de limites. » Il montre ainsi son personnage en proie à ses sentiments, découvrant qu’il vient de tomber amoureux. Cette absence de certitude face aux sentiments de l’autre, l’impossibilité de considérer comme acquise une relation que chaque jour passé côte à côte bâtit à poussé l’Homme à instaurer des rituels pour se rassurer. Ainsi, le mariage, le Pacs ont été instaurés et permettent de reconnaître le couple au niveau de la société. Même si ces démarches officialisent les unions et témoignent d’une volonté se s’engager durablement, elles ne sont pas synonymes d’appropriation d’autrui permettant à chacun de conserver sa propre liberté à travers l’existence du divorce notamment.
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Plus que cela encore, le verbe aimer peut se faire antonyme à désirer. Le Désir a pour définition même la recherche de la satisfaction personnelle : le désir est égoïsme. Cette dimension ne se retrouve pas chez l’Amour qui au contraire pousse celui qui l’éprouve à faire passer les désirs de celui qui lui suscite ce sentiment avant les siens. Cette dimension oblative renforce encore l’écart qui sépare le simple désir du sentiment amoureux. Aimer, c’est changer son centre de gravité. On désire le bonheur de l’autre plus encore que le sien. Cet oubli de soi dans les petites choses peut aller jusqu’au renoncement le plus absolu. L’attachement devient tel que se sacrifier pour sauver l’autre devient l’unique alternative. Incapable de vivre sans l’autre, nous préférons sa vie à la notre oubliant jusqu’à l’instinct le plus ancré dans notre nature : la survie. Cet oubli de soi jusqu’à l’extrême a abreuvé la littérature de ses plus belles tragédies romanesques, de Tristan et Iseult à Andromaque en passant par Roméo et Juliette, des romans aux pièces de théâtre, ce sont des pages entières qui narrent avec finesse et émotion le cheminement vers l’acte ultime qui dérobera leurs héros à une vie sans l’être aimé ou à un mariage arrangé qui les auraient arrachés l’un à l’autre. L’exemple d’Andromaque prend toute sa force sous la plume de Racine et illustre avec pertinence le dilemme de cette femme qui doit choisir entre la fidélité qu’elle a jurée éternelle à son époux défunt Hector et la vie de son fils Astyanax. Celui-ci, menacé par les Grecs qui veulent l’exécuter par peur qu’il ne venge un jour son père mort assassiné, ne doit sa vie qu’au refus de Pyrrhus de le livrer à ses bourreaux. Pyrrhus fils d’Achille assassin d’Hector, espère par ce biais forcer Andromaque à devenir sienne. Pour sauver ce fils, dernier lien vivant entre elle et son mari, elle s’exécute et accepte la demande en mariage de Pyrrhus sachant déjà qu’elle se suicidera dès l’hymen accompli. La pièce s’achève par la mort de Pyrrhus assassiné par les Grecs pour des rivalités secondaires à l’histoire principale et le suicide de sa promise Hermione qui avait été détrôné dans son cœur par Andromaque pourtant symbole du camp ennemi. Cette tragédie est riche d’enseignements pour notre sujet au-delà du dilemme que nous venons d’étudier. Pyrrhus est prêt à affronter une nouvelle guerre donc par extension la mort pour épouser la femme qu’il convoite alors même que celle-ci est son ennemie. Hermione, par jalousie et succombant au désir de vengeance, ordonne à un soupirant qu’elle méprise d’assassiner ce fiancé qui la délaisse. Oreste, transi de désir accède à sa demande en dépit de toute considération logique mais l’assassinat une fois perpétré laisse l’héroïne désespérée. L’amour reprend le dessus sur l’honneur bafoué et elle se suicide sur le cadavre de celui qui aurait du l’accompagner sa vie durant. Tous les personnages passent donc par les émotions les plus contraires, de la vengeance, désir primitif de se faire respecter et de recouvrer une réputation entachée par la trahison, au renoncement de soi ultime qui conduit à la mort du héros. Le sentiment amoureux apparaît seul vainqueur de ces guerres internes qui se livrent sans merci dans les cœurs des héros car la vengeance une fois perpétrée ne satisfait pas son auteur mais le laisse orphelin. Les héros continuent d’aimer alors même que leurs désirs s’éteignent aussi vite qu’ils ont été comblés et force est de constater que ces désirs éphémères dictés par des pulsions vengeresses sont toujours en conflit avec leurs sentiments les plus pérennes.
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Désirer se fait donc propriété de l’amour mais aimer ne s’en contente pas : il sublime le désir, le transcende et substitue à son égoïsme caractéristique les désirs de l’autre. L’amour devient par ce biais un sentiment noble qui ne tolère plus l’impatience, la futilité et l’infidélité attachés aux pulsions les plus basses mais se fait une règle d’être fidèle, constant et sédentaire.
Face aux récentes découvertes sur la nature biologique présumée du sentiment amoureux, falsifiant par la même sa nature supérieure, nous pouvons nous demander si nous ne sommes pas les simples marionnettes de nos hormones et de nos instincts les plus basiques. Mais alors, comment expliquer l’existence de couples survivant à cette fatale période prédéterminée de trois ans ? »
Et vous, diriez-vous qu’aimer est seulement désirer ?
Source images : We Heart It
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Fév 11, 2014 @ 21:31:41
L’amour est un concept que l’homme a inventé. Par contre, l’attachement est inné. Quand on vient au monde, on s’attache à notre maman ou à un substitut, pour ensuite s’attacher à d’autres personnes, dont notre partenaire. Même si le désir n’est plus là, si notre amour est basé sur l’attachement, la tendresse et la complicité, il va certainement durer. J’ai adoré lire ton article et je te remercie pour ton petit commentaire!
bisous
Fév 13, 2014 @ 21:08:53
Oh l’amour une invention ? La somme du désir, de l’attachement, de la tendresse, l’amitié, la complicité n’est-ce pas de ce mélange que tu décris dont on parle finalement avec « l’amour » ? Un raccourci, un seul mot pour en dire mille autres cachés derrière ? Vaste question…
Merci pour ton commentaire !
Bises
Fév 12, 2014 @ 23:08:13
Je pense que l’amour est un concept mal utilisé par l’homme mais certainement pas inventé. L’amour ne s’apprend pas on le porte en soi. Pour répondre à la question posé, aimer c’est surtout et avant tout désirer.
Quand on aime on désire le bien être de l’autre avant même le sien. Lorsqu’ on tombe en amour le désir est souvent bien plus fort que l’amour mais peu à peu ce dernier diminue et commence à nous faire douter de nos sentiments car on en oublie tout simplement d’aimer l’autre. Si on aime on désire mais malheureusement l’homme à tendance à désirer plus qu’il aime d’où vient souvent l’origine de nombreuses ruptures de coeurs… Il n’y a de déception sans profond amour résume ma vision de la chose…
Fév 12, 2014 @ 23:29:19
Le désir est une pulsion, l’amour une autofiction.
Comme quoi ça n’a rien à voir mais ça fonctionne souvent de paire !
[Je n’ai lu l’article, pardon…]
Fév 22, 2014 @ 21:39:36
Bonjour, fille de mon lycée,
Si Doc a trouvé l’équation magique pour retourner vers le futur, toi tu en as découvert une autre. Tout aussi magique, nul doute, quoique moins remarquée, mais plus surprenante.
Tu m’as ramené sur les mêmes bancs que tu fréquentais.
Parce que j’étais là, moi aussi, et je réfléchissais à ces mêmes… interrogations. Aimer est-ce seulement désirer ? Nous l’avait-on imposée, celle-là ?
Maintenant, je suis assis à côté de toi, et je te regarde en pleins songes. Regarde, je te regarde. Et tu écris ces mots. Ces mots qui se retrouvent aujourd’hui transposés et exposés. Transposés parce qu’écrits ici, exposés parce que je les vois, autant que je t’ai vue, et que tu es toujours là, en moi.
Je suis à côté de toi. Tu m’aperçois ?
Fév 24, 2014 @ 08:41:57
Oui, je crois…
Merci pour ton commentaire, il m’a touchée.
Bises