Vendredi, théorie des chocs et de l’aléas


Vendredi, théorie des chocs et de l'aléas - Paris is about life - Traumatisme - Psychologie - Miss Blemish

Vendredi nous a placé tout au bord de nos chances d’hier et de celles qui restent, vacillantes et difficiles à saisir, aujourd’hui. À nos carreaux ont toqué les réalités si lointaines de ceux que l’on ne voit jamais qu’à travers des écrans, si loin, si loin de notre quotidien. Vendredi a rendu palpable cette réalité fondue, cantonnée dans nos pays de paix à une fatalité sans visage : l’aléas, le hasard qui veut qu’on puisse se trouver au mauvais moment… au mauvais endroit. Sortir, sourire – essayer – nous place devant la nécessaire acceptation d’une éventualité qui vient poser la question de notre propre résilience, de l’intensité de ce combat interne entre ce que nous voudrions que la vie soit et ce qu’elle est ou pourrait être. Vendredi a fait s’envoler la croyance illusoire mais oh combien réconfortante d’être en possession des cartes régissant notre existence et nous a obligés à reconnaître l’incapacité de nos actes et de nos choix – mêmes posés avec conscience – à protéger entièrement nos vies de l’aléas. À tous nos « ça aurait pu être moi » est venu frapper l’écho de nos redoutés « et ça pourrait l’être demain ».

Individuellement et au-delà de toutes les dimensions géopolitiques que sous-tendent cette tragédie, ce cheminement psychologique face auquel ce drame nous place et notre manière de nous approprier ce Réel pour trouver le compromis qui nous permette de continuer à vivre m’interroge et me place face à mes failles, mes peurs et mes contradictions. L’écart entre ma peur d’être la prochaine victime de l’aléas et ce que je ressens comme nécessité : continuer à vivre pour ne rien retrancher à ma liberté, nos libertés, celles pour lesquelles tant de gens ont mené tant de batailles. Ma responsabilité face à cette liberté qui s’éteindrait si tous nous choisissions de nous cacher entre nos murs faisant de Paris une ville comme assiégée. Ma liberté d’être une Femme sous le joug d’aucune autre contrainte que celles que je m’impose de mon plein gré. La liberté que notre société de Droits nous offre à tous comme possibilité. Nos Droits soudain faits presque Devoirs, pour les protéger et la difficulté de s’y astreindre avant l’onde de choc éloignée. Soudain, ce ne sont plus nos rêves qui nous demandent de sauter dans le vide pour nous donner une chance mais la vie pour la vivre.

Je ne savais pas où ces pensées qui s’emmêlent depuis vendredi me conduiraient, si disséquer l’angoisse me permettrait de poursuivre l’élan de vie qui souffle sur Paris depuis vendredi en réponse à la barbarie sans rien nier des difficultés au creux de chacun à continuer « comme si », à continuer « mieux », à continuer avec douceur, justesse, amour et tolérance, à continuer un peu comme si on le faisait pour ceux qui auraient bien aimé avoir cette chance. Mais d’y avoir tellement réfléchi, d’avoir été lever les voiles uns à uns sur la pénombre sans me mentir, j’ai trouvé ma conclusion : j’aime la vie et surtout j’aime Ma vie. J’aime Paris. J’aime m’y promener, y regarder le ciel un sourire aux lèvres lorsqu’il s’éclaire après la grisaille, j’aime la douceur de ce mois de novembre qui accepte les fenêtres ouvertes en grand sans frissons, j’aime les cafés et les mojitos partagés la semaine une fois terminée, j’aime les concerts et surtout avec V., j’aime chanter et danser seule devant mon miroir, j’aime écrire dans le metro, j’aime m’arrêter pour regarder la tour Eiffel jusqu’à ce qu’elle arrête de scintiller, j’aime embrasser l’amoureux sur les boulevards, j’aime nos souvenirs accrochés à Paris, accrochés à ses murs et ses toits d’ardoise, j’aime faire du shopping rue de Charonne, rêver dans les rayons de Scotch&Soda et boire de la limonade à la menthe avec May au pain quotidien des paquets plein les mains, j’aime les pavés trempés de pluie et de feuilles colorées, j’aime les éclairages dorés qui déjà annoncent les fêtes dans les rues, j’aime l’odeur des marrons chauds à certaines sorties de métro, j’aime les joueurs de violon-accordéon-instruments sans nom, j’aime le Champ de mars, l’île aux cygnes, le Marais, Notre dame et Montmartre, j’aime le Neuvième et l’impression d’y être comme dans un village, j’aime ma rue et ses boutiques ouvertes comme un gigantesque marché, j’aime slalomer entre touristes et passants en courant, j’aime Concorde, Madeleine et Opéra, j’aime les chemins que l’on prenait pour relier son appartement au mien, j’aime Montparnasse, j’aime le Palais royal, j’aime les cinémas qui diffusent tous des films en VO, j’aime les guinguettes d’été sur les quais, j’aime me promener à la nuit tombée.

J’aime Paris, j’aime l’amoureux et oh combien j’aime notre vie à deux.

J’aime dire Je t’aime et j’aime croire que de ce drame fleuriront peut être de douces prises de conscience pour nos quotidiens. Que peut-être nous garderont le réflexe de dire à ceux qu’on aime qu’on les aime avant de partir le matin et retard ou pas de les serrer dans nos bras, que nous essayerons un peu plus fort de rester souples sur les sujets qui nous sont chers, ceux tout au creux, ceux qui nous feraient bondir d’indignation devant ceux qui ne partagent pas notre opinion, peut-être nous restera-t-il la conscience que de rester campés sur nos positions, de juger hâtivement, de se crisper sur nos « j’ai raison » ne mènent qu’aux extrêmes et qu’il est autant de vérités que de personnes pour en parler. Peut-être lâcherons-nous un peu prise avec le futur pour profiter un peu mieux, un peu plus intensément du présent, peut-être apprendrons-nous à savourer les yeux brillants chaque instant. Peut-être garderons-nous ce savoir de nos chances, nos chances de vivre en paix et libres de nos croyances, nos chances d’avoir devant nous comme limites à notre liberté seulement celles que nous saurions nous imposer. Peut être… Pour ma part, si j’avais commencé – les sourires, vous vous souvenez ? – j’ai plus que jamais envie de continuer à y travailler.

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