Rose


Le corps nu, les yeux rivés au plafond, elle fumait. Les volutes dansaient au-dessus des draps, défaits. Depuis quelques heures sans doute, sans interruption, le téléphone sur silencieux clignotait d’un appel laissé sans réponse. Là, par terre, des vêtements sales, de la nourriture, des verres cassés. Le tabac peinait à masquer l’odeur qui partout enserrait les gorges dans l’appartement. Elle finit sa cigarette, quitta le matelas grinçant, enfila un jean un peu large, probablement pas le sien. Un pull abandonné aux mailles distendues à peine revêtu, elle éternua, éternuement auxquels répondirent des gromellements agacés.

La matinée était froide et le ciel chargé de nuages. Le rose qu’ils revêtaient dans l’aurore naissante venait caresser l’ardoise des toits ensomeillés. Elle s’assit sur un banc, huma l’air déjà gorgé des vapeurs chaudes et parfumées de la boulangerie alsacienne à deux pas de là. C’était des promesses de petits pains chauds, gonflés et dorés, à la mie moelleuse comme la couette à laquelle leur odeur merveilleuse arrachait la maisonnée. Elle songea aux délices de ces effluves lorsque d’encore rares taches dorées se dessinent sur les draps et les arômes du café partout se répandent entre les corps assoupis.

La rue n’était à cette heure habitée que de rares passants, quelques agents de ville, des bus roulant bien trop vite et quelques cyclistes dont elle se demandait bien comment ils étaient arrivés jusque-là.Quelques gouttes d’une averse de la nuit seulement pour lui tenir compagnie et détremper un rien ses jeans. Elle retrouva dans une poche un court billet de cinq euros. Elle sourit, puis, pleura d’avoir souri. Les larmes vinrent se perdre dans la laine de ses manches. Un peu de noir ornait maintenant le gris clair du chandail, ses rêves avaient bu la tasse. Les mains autrefois noircies par le fusain étaient aujourd’hui claires dans l’eau de vaisselle. Le comptoir collant du petit café sombre qui inlassablement grignotait ses nuits et sa joie de vivre l’attendait pour dix-neuf heures. Ne fallait-il pas pourtant manger ? Dans l’autre poche, un paquet offrait sa dernière cigarette.

Elle se leva, l’air était frais et sa gorge nue mais à cette heure, la ville était à elle. Belle et préservée des foules, encore indemne des menus agacements de trottoirs lorsque la cadence du monde n’est pas accordée à la sienne. Avec la Seine dont elle longeait la rive, elle songea au courant qui n’avait cessé de l’emporter toujours plus loin. Qu’était devenu cet atelier aux murs blancs avec ses longues et larges fenêtres coupées en carreaux bordés de liserés d’un bois du même blanc ? Lorsqu’elle fermait les yeux, elle voyait de la lumière, partout, pour baigner tableaux, dessins, bureaux et journées longues passées tantôt assise, tantôt debout, un crayon, un stylo, un pinceau toujours au bout des doigts. Elle pouvait sentir la caresse rugueuse du jean de ses salopettes tachées de térébenthine et de peinture. Là-bas, sur les rebords, des pots turquoises et des plantes grasses qui doraient au soleil. Des ampoules qui pendaient à de longs fils de fer, un parquet de bois gris, non traité, brut. D’épais rideaux aussi, sûrement, couleur moutarde, pour étouffer le vent des soirs d’hiver et devant sa porte, un épais tapis.

Les contours de la ville imprégnaient ce matin sa pupille de leurs contours avec une étrange et incomparable précision. Chaque détail autour d’elle semblait avoir grossi jusqu’à devenir parfaitement décelable et décelé. C’était un jour sans espoir où pourtant tout était possible. Les images de la nuit se superposaient sur l’aurore, des cris, un brouhaha sourd, des basses, une porte qui claque et l’enfer qui s’ouvre. Elle se mit à courir, vite, les inconnus, la presse des corps, tout oublier. Oublier les mains, le vertige, les couleurs qui tournent et flamboient, la douleur et les coups, au corps et au coeur. Effacer la peine qui,  les mains plaquées sur ses omoplates, l’avait poussée un peu plus loin encore dans le courant tumultueux.
Le téléphone clignotait toujours, sa messagerie saturée. Elle raccrocha, bloqua le numéro indésirable. Son portable ne s’allumerait plus par lui.

Ses pas l’avaient guidé jusqu’à l’immeuble qui, hier encore, était chez elle, chez eux. Elle composa le digicode, courut dans l’allée, monta rapidement les marches, entra dans l’appartement. À cette heure il était désert et malgré la journée entière qui s’offrait à elle en aurait-elle voulu, elle ne souhaitait pas s’attarder. Les lourdes portes de l’armoire grincèrent lorsque, les mains sur leur cadre, elle les fit glisser dans les rails abîmés, rongés par l’humidité qui partout ici régnait. Elle saisit un sac, sans faire de bruit. Sur l’étagère, quelques affaires, de quoi n’avoir pas froid. Ses bras n’auraient pas la force de transporter tout ce qu’elle aurait voulu prendre. Dans un bocal, cent euros. Quelques billets restant dans une enveloppe et d’autre encore dans une commode. Un portefeuille, ses papiers. Les boucles d’oreilles de sa grand-mère, pliées dans du papier journal.

Arrivée face à la porte d’entrée, son sac mordant déjà la chair de son épaule dénudée par la large encolure de son pull, elle se retourna. Elle regarda la tapisserie, fleurie et jaunie, qui par endroits se décollait, les lampes aux abats-jours abîmés et poussiéreux, leur lit seul garni de draps neufs. Elle alluma la lumière sur la cuisine et sa courte table où si souvent ils avaient mangé. Elle défia le couloir et cette main qui s’était levée pour s’abattre sur elle. Elle éteignit les lumières, récupéra encore une veste qu’elle enfila maladroitement puis elle sortit, fermant délicatement la porte sur ses hier, plus malheureux qu’heureux.

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Crédit photo : Marie Claire

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Ce texte a été rédigé dans le cadre de l’atelier des jolies plumes, un collectif de blogueurs qui chaque mois se réunit autour d’un thème. Ce mois-ci, le thème était « Envie d’ailleurs ».

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