Le poids du chagrin


ruelle

La main serrait encore la crosse du revolver chaud quand l’air soudain se fit lourd et silencieux. Il n’y avait plus que la rue muette, aveuglée de soleil, et, à son zénith, le tremblement fin du canon qui avait déchiré l’espace et laissé s’engouffrer le néant. La brèche dans la fine toile du réel laissait entrer cris, pleurs et tremblements de passés pas tous si lointain. 

L’arme vint frapper le sol dans un grand fracas. Des gouttes d’une sueur épaisse dessinaient travées et sillons sur la peau douce et dorée de ses joues devenues diaphanes. Droite et immobile, elle attendit que les derniers tressautements des jambes de l’Homme s’estompent puis cessent totalement. Le sang chauffé à blanc sur le bitume noir gorgeait l’asphalte soudain transformé en monstre assoiffé. La réalité perdait ses contours. La chaleur laissait vibrer l’air, les couleurs se mélanger, les odeurs exhaler et pourrir. 

Elle ferma les yeux un instant, vacilla, puis, se ressaisissant juste à temps avant de s’écrouler, rouvrit les yeux, regarda autour d’elle. Des murs de brique encerclaient l’impasse déserte. Des poubelles qui s’y adossaient  dépassaient les ordures des riverains et du petit restaurant mexicain qui faisait l’angle. Des odeurs d’huile rance et refroidie épaississaient l’air déjà saturé de chaleur et de poussière. Au sol, abandonné, le panier du chat solitaire que le quartier nourrissait généreusement des restes de ses repas et, plus loin, l’escalier qui montait lascivement jusqu’à la gargote dans laquelle l’Homme avait vécu, peut-être, toute sa vie durant. Dix-neuf marches d’un bois élimé, surmontées par une rambarde de fer rongée par les pluies acides de la région agricole. 

Ombre qui plane sur corps sans vie, la haine, la colère et la peur cédèrent la place à une sourde angoisse. La seule chose que l’arme n’avait pas réussi à évincer était le gouffre sans fond qui creusait ses entrailles plus profondément encore que l’abysse d’où sortaient les viscères fumantes du chauffard pour jamais condamné à l’arrêt. Le vide engloutissait à chaque instant un peu plus de son essence. La douleur était désormais seule locataire en ce sein qui avait jadis accueilli la vie. Gommée, effacée, il ne restait plus que l’enveloppe, fine membrane vulnérable et bien insuffisante à affronter l’autour vivant. 

Sans un regard pour la réalité du cadavre de l’Homme, sa main gagna la lanière du sac de cuir qui, à ses pieds, gisait. Il était temps de partir, le présent courrait et, irrésistiblement, la rattrapait. D’un geste machinal qui vint cueillir une larme échappée, elle rangea une mèche d’un blond pâle derrière son oreille fine. Ainsi découvrit-elle sous le soleil assassin, l’éclat d’une perle qui pendait. Elle regarda ses mains : elles avaient cessé trembler. 

Elle quitta la rue sans vie et regagna avec le boulevard agité, le monde des vivants. La silhouette gracile découpait maintenant ses contours sur la toile nue des pavés.  Anonyme, elle entra dans le hall de gare et se laissa happer par la presse, la touffeur moite de l’espace confiné, serre n’accueillant nulle plantation que les voyageurs qui fuyaient cet été-ci pour d’autres rivages ensoleillés. De ce bal se dégageait une sourde inquiétude qui vint faire corps avec sa détresse. 

Sa main s’accrochait fermement à la lanière de cuir pendouillant mollement à son bras devenu raide. Le sac gagna le fond de la première poubelle. Tout ce qu’il contenait la rattachait à une vie qui n’était plus. Elle n’avait pas besoin de reliques pour guider un peu plus de souvenirs à elle. Déjà ils s’imposaient, de jour comme de nuit, images sur l’horizon trouble, films pour rêves hantés. Aurait-elle pu les perdre pour jamais dans un sombre néant, immobile et lointain, que sans un regard, elle les y aurait enfermés. Elle leva les yeux vers le tableau d’affichage et choisit son train. Elle serait déjà loin à la date prévue du procès qui ne verrait pas l’Homme sur le banc des accusés. Le jugement avait été rendu de ses mains de mère et il était sans appel. 

Elle monta dans le premier train pour Vienne. Quelques taches d’un rouge carmin ornaient discrètes le bas de son chemisier en voile de coton. Rien ne paraissait pourtant sur son doux visage. Elle se demandait si quelconque miroir arriverait encore à capter un reflet, un contour, une image. Il lui semblait qu’elle avait perdu toute substance, spectre en errance, en transit, en partance. Ce qu’elle était s’était enfui dans un souffle, rendu à l’espace anonyme. Elle s’assit et posant sa joue contre le carreau froid, ferma les yeux.

Le téléphone ce soir-là avait sonné, trois fois. Les mains dans la pâte à tarte qu’elle malaxait avec patience, c’est le temps qu’il lui avait fallu pour empoigner un torchon et à sa suite le combiné. La table était déjà mise, son mari à l’étage, venait de rentrer. Elle pouvait deviner ses allées et venues de leur chambre à la salle de bain aux seuls craquements légers du parquet au-dessus d’elle. Les lumières déjà baignaient la maison et au salon la radio chantait. Une douce odeur de viande et de purée embaumait. 

Bip bip bip

Le fracas du combiné qui explose au sol. Ses mains prisonnières du torchon et soudain son corps qui se tord et se plie, hurle, gémit, crie et s’effondre. Folle. Le bois de l’escalier qui craque avec violence et son mari qui déboule dans la cuisine. Elle hurle toujours au sol, plus rien d’autre ne trouve son chemin d’elle au monde que des cris. Il se penche et l’entoure toute entière, enroule ses bras autour de son corps frêle qui se débat. Ses mains qui heurtent sans succès sa large poitrine font un bruit sourd. Elle hurle, pleure. Longtemps. Si longtemps. Et ses yeux pleins de larmes, elle le regarde enfin. C’est alors qu’il comprend. Son visage blêmit et soudain ses yeux à lui aussi perlent sans retenue. Ils restent longtemps sur le carrelage froid de la cuisine, serrés à en avoir le souffle court et les poignets bleuis. L’odeur de brûlé les alerte. Sans elle peut-être seraient-ils restés à jamais juste à cet endroit-ci, bloqués entre le frigo, la table de la cuisine et le plan de travail. Péniblement, vacillants, ils se relèvent, éteignent le four, le rôti carbonisé, et prennent leurs clés.  Ils partent sans songer à fermer la porte à clé. Tous ces détails qui d’importants passent à anodins, inutiles, sans intérêt. Ils montent dans la voiture. La clé tourne, le moteur vrombit, la voiture quitte l’allée. Le chemin est long. L’hôpital, les sous-sols, la longue chambre aux murs blancs et aux tables d’acier. 

Le drap. 

Blanc, il pend sur les reliefs qui dessinent l’abstrait. 

Rien de tout ça n’est réel. 

Qu’est-ce que la réalité ? 

Tout se mélange, plus rien ne trouve sa place. Une femme dont le menu corps se noie dans une blouse du même tissu incongru parle. Ce sont des mots sans liens qui se télescopent. Elle essaie bien de leur trouver une cohérence, de les assembler mais ils se dissocient dans son esprit. Le médecin hoche la tête, lentement dirige ses mains vers le drap, le soulève et… Arthur. 

Elle se réveille en sursaut. Le train est arrêté sur les voies. Elle ne reconnaît rien au paysage qu’elle aperçoit par la fenêtre. Sans doute sont-ils déjà à la frontière… Péniblement elle essuie ses joues détrempées. Le wagon est calme, tous les passagers sont affairés, nul ne prête attention à elle. Elle goûte au vide et au silence. Rien. Rien. Rien. Ce mot tourne, encore et encore, elle sent au creux le nœud qui noue ses entrailles. Dormir, il n’y a plus que cela qu’elle puisse faire. Dormir et oublier.

***

Ce texte a été écrit dans le cadre de L’Atelier des Jolies Plumes. Chaque mois, blogueurs et blogueuses amoureux des mots se retrouvent autour d’une proposition d’écriture. Ce mois-ci, nous avons composé sur le thème suivant :  

« Hall d’aéroport, quai de gare, siège arrière d’un taxi, aire d’autoroute. Il y a ceux qui partent, ceux qui arrivent, ceux qui fuient, ceux qui attendent. Et il y a vous/votre personnage. »

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Les textes des autres participants : IllyriaMa Vie de BruneI feel BlueLizzie Austen – Lexie Swing – Dans tes yeux

A très bientôt pour une nouvelle rencontre pleine de mots !

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