Une rentrée pour prendre ses marques


Une rentrée pour prendre ses marques - Medecine - Brèves - Miss Blemish

Crédit photo : Unsplash

J’aime ce petit air de renouveau qui souffle sur la routine retrouvée à la rentrée. C’est frais et plein d’espoir, des bonnes résolutions plein les tiroirs pour « ne surtout pas se laisser déborder cette fois-ci hein ». Une sorte de premier janvier tiédi par le soleil qui s’attarde encore un peu sur septembre, une douce transition vers l’automne et les fêtes auxquelles on n’ose encore penser mais dont le parfum se fait déjà sentir. Elle fait un peu peur aussi cette rentrée, on se demande ce que les semaines qui se profilent gentiment à l’horizon nous réservent de surprises, bonnes comme moins bonnes.

Alors on lui sourit pour n’attirer que le meilleur, on lui fait cette petite place qu’elle quémande avec insistance de peur qu’elle ne finisse par s’imposer avec perte et fracas. On prépare son arrivée, tout doucement, on y pense alors que les jours nous séparant de ses trois coups frappés à notre porte deviennent de moins en moins nombreux. Et chaque année l’impression que celle-ci est plus spéciale que les autres. Pourtant, des années clés il y en a déjà eu. La rentrée du CP – la photo d’une R5 rouge, titine de son prénom, mon papa au volant et moi dans un siège auto à l’arrière toute fière avec mon nouveau cartable, quittant notre rue – de 6ième puis de 2nde, l’année du brevet et celle du bac, la rentrée à l’université, puis en deuxième année diamétralement opposée à la première et enfin, cette année ma rentrée en troisième année. Et comme chaque année mais peut-être un peu plus celle-ci je crois, j’ai peur, un peu. Au vertige de ne pas être à la hauteur s’ajoute l’appréhension de la douleur des autres à laquelle, je le sais, je serais confrontée. La curiosité et l’excitation d’en découvrir toujours davantage et de devenir toujours meilleure, comme on prendrait une baïonnette face à la forêt dense d’une île encore inexplorée par l’Homme, d’apprendre mille et une choses et d’en comprendre autant j’espère se mêle à la crainte de tous ces destins dont j’ignore tout encore et qui me seront confiés. Parce que je porte une blouse blanche.

C’est le tout tout début du chemin, nos balbutiements de médecins. Je frémis encore lorsque je reçois mon attestation d’assurance professionnelle et je trouve excitant de me parer de tenues de coton jetables aux couleurs improbables. Le café de la machine est aussi immonde que le dit sa réputation mais tradition oblige et cernes sous les yeux suppose, tous les matins dans l’ascenseur on monte vers nos services un gobelet à la main. Les stages rapprochent, rencontrent, sourient, rigolent mais serrent le cœur aussi parfois. Souvent. On découvre qu’à l’hôpital les gens sont malades avec une violence qui pulvérise la mince portée des mots. Savoir la maladie n’est pas la côtoyer, sous nos yeux la théorie prend une toute autre envergure. On s’aperçoit que l’on n’a pas besoin de connaître une personne pour compatir à sa douleur, si on s’en doutait, on en est désormais sûrs. On prend également conscience de la difficulté à trouver sa place dans l’intimité partagée avec le patient. On ne se sent pas encore bien à l’aise dans cette relation qui s’apprivoise. On est emprunté, un brin figé, nos mains tremblent parfois. S’asseoir sur le lit pour l’écouter ? Lui prendre la main ? Poser une main sur son épaule ? S’approcher de trop près c’est prendre le risque de voir s’effriter la façade qui nous permet en toute circonstance de garder une contenance. Ce mur n’est pas froideur ni même indifférence, c’est un rempart contre le tsunami. Car la fac ne nous a pas pris à l’entrée ce que l’on avait de sensibilité et d’humanité. Que se passe-t-il si le médecin se met à pleurer devant ses patients ? Si j’étais dans ce lit que penserais-je de mon sort si mon médecin se comportait de la sorte ? Un médecin n’est pas là pour pleurer mais pour soulager et tenter d’aider. En enfilant chaque matin sa blouse, on essaie de s’approprier cette nouvelle peau, celle du soignant et de laisser la nôtre au casier. Pour faire ce qui sera notre métier. On cherche donc ses marques à tâtons, trop loin, trop près, on essaye de se protéger tout en craignant de devenir un jour indifférent alors même que muselant cette crainte on se demande tout bas si une telle chose est possible. 

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