Un pas en arrière


un pas en arrière - texte court - humeurs - Miss Blemish

J’ai fait un pas en arrière. J’écris beaucoup mais rien ne me satisfait. Ce sont des fragments sans queue ni tête à part peut-être pour moi, tantôt trop intimes, tantôt vides de sens, tantôt vindicatifs, tantôt déraisonnables. Ces embryons me font l’impression de ne pas tant me ressembler, ils ne disent rien de ce que je souhaite exprimer. Alors, parce que je ne voulais pas dire à tout prix, remplir, stocker, forcer, j’ai fait un pas en arrière. Je ne voulais pas écrire mollement pour écrire absolument, à n’importe quel prix ; dire ce que je pourrais regretter, brader des réflexions qui plus tard réussiront à s’épanouir librement, au-delà de tous carcans, prendre de votre temps pour n’y mettre que du néant un peu fade. Du plat surgelé de l’écrivain, sans sel, sans sucre. Je réfléchis, je note, j’enregistre, des bouts d’idées, des bouts de moi, j’attends. Je fais un pas en arrière. D’ici, j’en ai trop parlé ces derniers temps. Modifier le thème, travailler la forme, j’ai beaucoup réfléchi sur le pourquoi, le comment, j’ai formalisé les choses dans ma tête, mis des mots sur ce que je faisais depuis des années. J’en ai beaucoup parlé, une sorte de brainstorming qui m’aidait à factualiser ce qui restait vaporeux, brouillon. Ç’ont été des semaines denses, riches et le résultat à la hauteur de ce que j’imaginais, de ce que je voulais. Je me suis beaucoup investie personnellement et émotionnellement ici. Beaucoup beaucoup. Et ce qui comptait déjà, s’est mis à compter encore plus et la pression dans la soupape avec toutes ces attentes que j’ai commencé à placer sur mes épaules. Jusqu’à l’implosion, un nœud au creux de la poitrine. Les comparaisons émulatrices sont devenues des poisons à force de voir, lire, entendre, absorber toutes ces images. Je me suis construit des complexes sur ce que je disais, faisais, pensais, créais. Rien de ce que je fais actuellement ne trouve plus crédit à mes yeux, rien n’est à la hauteur. Je suis effrayée, stoppée, bloquée dans mon élan par des moulins à vent. Je me dis « pourquoi écrire ? », « qui cela intéresse-t-il ? », « veux-je vraiment écrire ? », « est-ce vraiment mon rêve ? », « en suis-je capable ? », « peut-on changer de rêve ? », « mon univers, mes mots, valent-ils la peine d’être posés quelque part ? », « ai-je un univers ? », « brade-je ma vie privée ? », « fais-je du mal à mes proches ? », « comment raconter ? », « comment être moi ? », « comment m’extraire des influences ? », « comment être plus comme ceci, comme cela ? », « comment tel ou telle arrive-t-il toujours à… ? », « comment donner corps à cet endroit ? », « qu’est-ce qui fait ma singularité ? », « peut-on être singulier ? »…

J’ai été déçue. De voir des pans de rideaux se soulever et derrière des univers que je chérissais, voir apparaître les calculs. Les calculs derrière des façades douces, généreuses, désintéressées. Calculs à l’audience comme à l’amour. Mais après tout, que voulons-nous ? On veut être aimés, voilà tout. Ici, dans la vie, partout. J’ai envie que vous m’aimiez. Vous tous, tous les chiffres sans visages qui peuplent les petits histogrammes de statistiques. Ou plutôt que vous aimiez ce que je fais, ce que je crée ici. J’ai eu la nausée des « moi je ». Je me suis demandé « à quoi bon ? ». Et c’est là tout le twist qu’il faut arriver à faire n’est-ce pas ? Ce twist qui fait que je réponds toujours « non » lorsque l’on me demande si je parle de ma vie ici. Le twist qui fait que je ne sais toujours pas répondre à la question « mais de quoi il parle ton blog ? ».

Parler de soi sans en parler, raconter à travers soi autrui, dire ce que chacun peut expérimenter, éprouver, ressentir, partager. Faire de sa vie la matière première d’une illustration bien plus large, puisqu’après tout, pourquoi ma vie, brute, non travaillée, livrée sans filtre et sans retenue, serait-elle plus digne d’être racontée qu’une autre ? Et qui cela pourrait-il bien intéresser ? 

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