30 minutes


 

avance

J’étais en avance de cette avance un rien pénible qui promet des minutes longues sans pour autant laisser plus de temps que celui d’un simple aller-retour chez soi. Des minutes à blanc en quelque sorte, denrée rare pour la retardataire que je suis, un peu malgré moi, devenue. D’abord agacée et incertaine de ce que je ferais de ce temps libre qui m’était comme imposé, je décidais d’en profiter pour me balader un peu. Quitte à n’avoir rien à faire, autant profiter du quartier où je me rendais. Je descendais donc une station plus loin que mon rendez-vous, décidée à les joindre à pied.

Un marché m’attendait en haut des marches. Je n’avais rien à acheter mais je me baladais tout de même au milieu des étals. J’entrai dans une petite boutique que je n’avais jamais remarquée. De jolis bijoux, un peu de vaisselle, quelques coussins et des carnets. La vendeuse me rendis mon sourire lorsque je ressortis. Je regagnais le trottoir lorsque tout à coup je réalisai : j’étais détendue. Je sortais d’examens et pour la première fois j’étais à Paris et détendue. Je ne courais pas ou plus. Momentanément, j’avais le temps. Je fus tentée, et ce juste le temps de demander leurs tarifs, par quelques séances d’aquabiking proposées par un établissement flambant neuf. Promptement et les yeux encore écarquillés de surprise, je décidais que j’en resterais à ma course à pied et mon petit vélo d’appartement pour avoir de belles jambes. Si une telle somme d’argent devait être dépensé, ce serait pour cinq jours de voyage. Peut être une ville du nord. Copenhague ? Alors que je bataillais encore avec mes pensées sportives, un vieux monsieur me bouscula avec une force que contredisait sa démarche dandinante et sa silhouette voûtée. Déboussolée je me retournais pour vérifier que je l’avais bien vu. Aucun doute possible, derrière ce vieillard à l’allure frêle se cachait une poigne encore ferme.

Un peu plus loin je traversais et prenais place sur le premier banc du parc qui s’offrit à moi. À ma droite, la pelouse sur laquelle nous avions pique-niqué en attendant les feux du quatorze juillet. Cela semblait tour à tour si proche, si lointain, inaccessible. Le McDo froid‚ les amis, l’expédition glacée, les roses sucrées sur cône d’Amorino, la foule et les ponts bloqués par les forces de police. Je me souvins d’avoir murmuré je t’aime sur le chemin de graviers blancs, puis sous les arbres nous assis sur le bitume jouxtant le quai Branly. C’était comme sauter dans le vide, et ce soir-là, je ne crois pas qu’il m’ait entendue. Peut-être à cet instant le disais-je plus pour moi que pour nous. Sûrement. Je me fis la réflexion que c’étaient là des choses bien étranges que les souvenirs et comme toute réflexion elle passa, balayée par la vie qui continuait à son rythme, là où mon esprit avait décidé de se mettre sur pause.

Dans le parc les coureurs étaient tous affairés à leur ballet. J’avais sorti la feuille de brouillon couleur pêche de l’épreuve que je venais de quitter et je notais quelques idées lorsqu’un moineau, puis une kyrielle de moineaux vinrent me tirer loin du stylo. J’eus l’impression que c’était la première fois que je regardais d’aussi près et attentivement ces curieux petits oiseaux. C’était faux bien sûr, j’oublie juste entre chaque fois tous ces détails comme le bleu nuit qui perce parfois entre deux plumes blanches. Sur le banc à côté du mien des touristes leur donnait les miettes de leurs sandwichs. C’était l’émeute.

Je me remis en marche, déjà il était l’heure. J’appelais encore pour une annonce mais je tombais sur une messagerie saturée. Cet appartement ne serait pas encore le bon apparemment. J’arrivais devant la station où nous nous étions donné rendez-vous et, pour la première fois depuis longtemps j’étais à l’heure et mieux ! en avance. Sans avoir couru.

***

Ce texte a été rédigé dans le cadre de l’atelier des jolies plumes, un collectif de blogueurs qui chaque mois se réunit autour d’un thème. Ce mois-ci, le thème était « Première fois ».

Envie de nous rejoindre ? Ecrivez à latelierdesjoliesplumes@gmail.com

 

1 Laisser un commentaire - 1