Pour toujours et à jamais


ca64cfe2f05cea41c29f5c5b728c746d

Noël 1973 

La maisonnée était encore endormie à cette heure où les premières lueurs du jour gris venaient cogner aux carreaux bordés de givre. Une lumière pauvre et claire comme aux jours les plus froids de l’hiver. La vieille femme aux cheveux tantôt gris, tantôt blancs, s’enveloppa dans une épaisse étole couleur prune et se posta devant la fenêtre. Sa peau diaphane paraissait presque bleutée dans l’aurore qui s’éteignait.

La veille au soir déjà, alors que chacun échauffé par le champagne et le vin parlait tout en gestes, elle s’était un peu écartée. À cette même place, elle avait regardé à travers la fenêtre troublée de buée les flocons qui commençaient lentement à tomber. Le bitume n’était pas encore assez froid pour qu’ils s’attardent et le sel faisait son ouvrage. Du temps où la cour était encore faite de graviers, les Noëls sans manteau étaient rares. Cette année-là, l’hiver avait été très froid et le soir du réveillon, la cour s’était vue effacée en l’espace de quelques minutes par une tempête rageuse. Elle revenait au salon après avoir couché les enfants lorsqu’elle avait aperçu au loin une longue silhouette noire. Long manteau sombre, pas mesurés et précis, le maire avait remonté la petite côte qui menait de la rue à la maison. La neige du chapeau qu’il époussetait prestement en la saluant était venue mourir sur les collants de la jeune femme. Une main posée sur les siennes, il avait accompagné la lettre de quelques mots bredouillés navrés. Ses yeux rougis trahissaient une longue tournée.

Ce matin la cour extérieure était nimbée de blanc. Aucune trace sinon celles des chats qui avaient élu domicile dans le jardin n’altérait encore sa surface fragile. Elle éteignit la radio restée allumée, Claude François et sa chanson populaire condamnés au silence, et s’assit sur le rocking-chair. Ses yeux bleus voilés de gris parcoururent rapidement la pièce. Il ne restait plus de la fête que la grande table, la nappe en papier salie, déchirée par endroits, et le feu qui se mourrait. Sur le canapé, les cadeaux emballés de papiers colorés et brillants prenaient des airs tristes sans les enfants pour trépigner devant.

Dans ses mains blanchies par le froid, elle tenait un petit coffret en bois. Elle le dépoussiéra d’une caresse qui s’attarde. La vieille femme expira tout doucement, lèvres embrassées dans un soupir long et paisible, les yeux perdus entre le buffet et la porte d’où bientôt sortiraient les rires et bousculades des vingt-cinq décembre petits-matins. Les deux bras de la charnière dorée se séparèrent délicatement sous ses doigts précautionneux. Elle attendit un peu avant de soulever le couvercle, réarrangea rapidement ses cheveux pris dans une pince. Elle tremblait un peu. Elle ouvrit la boite, en sortit la première lettre. L’enveloppe froissée voyait l’encre chaque année devenir plus claire, noms et adresses n’étaient plus que des résidents fantômes. Les feuillets, si fins que l’on devinait l’envers alors même que l’on lisait encore l’endroit, eux, gardaient encore un soupçon de vie. Les mots n’avaient pas encore fané. Elle ferma les yeux et sourit.

Elle ne lut que la première ligne – « Ma Bien aimée Valentine » – et serra les feuilles contre sa poitrine avec douceur, soucieuse de ne pas froisser le papier fragilisé par les années, nombreuses, écoulées. La suite, elle en connaissait chaque mot. L’inclinaison des caractères, les tremblements de l’encre, ses errances et les phrases scellées de noir. Le temps des larmes sur ces derniers mots de lui à elle arrachés comme la vie à ses lèvres dans l’une des nombreuses tranchées anonymes était cependant révolu. Elle embrassa d’un regard les nouvelles anciennes, éventa quelques larmes secouant sa tête et riant.

« Il semblerait que ce soit plus fort que moi ! »

Elle posa avec délicatesse la lettre sur ses genoux.

« Encore une année passée loin de toi mon Anatole… »

Sa main droite, comme un réflexe, vint trouver le fin pendentif à son cou. Ses doigts se mirent à danser. La petite croix dorée miroitait dans le vide au-dessus de sa poitrine. Elle toussa, s’éclaircit la voix et commença à raconter les trois-cent-soixante-cinq jours qui venaient de s’écouler sans bruit. Sa voix claire et ténue, secouait à peine le silence et de temps à autre, un geste léger effleurait l’air.

L’inventaire fini, elle parla quelques minutes encore. Puis elle reprit les feuillets, sauta les lignes jusqu’aux derniers mots :

« Ma Valentine, je t’aime pour toujours.

–          Je t’aime pour toujours Anatole. Pour toujours et à jamais. »

Les deux bras dorés s’enlacèrent à nouveau, le coffret scellé pour une nouvelle année.

« Grand-père va bien ? demanda Claire, sa petite fille, en la serrant dans ses bras avec tendresse.

–          Extrêmement bien.

–          Mamy a parlé à Papy ? »

La fillette aux cheveux châtains, brillants sous les lumières clignotantes du sapin, leva vers sa maman et son arrière-grand-mère ses grands yeux clairs et rieurs.

« En quelques sortes… »

Valentine se leva, l’embrassa sur la joue et la serra contre elle. Puis, elle lui demanda dans un clin d’œil :

« Ne serait-ce pas l’heure d’ouvrir les cadeaux ? »

Elle croqua dans une papillote et, complice, lui tendit le premier paquet.

*

Cet article a été écrit dans le cadre de l’atelier des Jolies Plumes dont le thème ce mois-ci était « Noël ».

Si vous voulez nous rejoindre, rien de plus simple ! envoyez-nous un petit mot à latelierdesjoliesplumes@gmail.com, vous recevrez la proposition d’écriture du mois prochain !

Et voici les jolis textes des autres participants : Charly Jolie – Lexie Swing – Jolly Juniper – Maman Raconte – Ailho – Eclectik Girl – Et si on bavardait 

2 Laisser un commentaire - 2