J’aimerais que lundi n’arrive jamais


J'aimerais que lundi n'arrive jamais - Brève - Textes courts - Ecriture -  Miss Blemish

L’attente délicieuse. Les plus belles secondes du week-end peut-être. Celles juste au seuil. Un pied sur le quai, l’autre déjà sur la margelle. En équilibre. Goûter par avance à la douceur du temps qui s’écoule sur lui-même. Pour lui-même. Sans rien attendre en retour que la liberté. Planifier encore un peu. Esquisse floue tracée comme par habitude. Penchant masochiste né des contraintes de cet autre temps. Celui qui réclame. Plus. Encore un peu plus. Grappille, vole, dérobe, dévore. En un grand tourbillon. Puis s’étiole, s’essouffle, s’estompe. Juste au seuil. Secondes légères, ballerines graciles. Regarder l’aiguille sur le cadran. Mouvements infimes qui écrivent demain. Tic-tac. Merveilleuse berceuse que celle du temps qui s’écoule avec lenteur. Presque tendrement. Caresse imperceptible qui éloigne, rapproche, défait, confond. Apaise. Regarder l’aiguille tourner. Imperturbable. Immuable chemin sur scène horloge. Toujours identique et pourtant tellement différent. J’aimerais sentir. Sentir le temps qui s’écoule. Le toucher du bout du doigt. Chatouiller le futur, le déranger pour le retenir un peu. Juste un peu. Pour qu’il n’arrive pas trop vite à destination.

Il reste tant de choses encore à savourer d’ici lundi …

Credit Photo : Nicolas Marguerite

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Et partout, l ‘horizon


Et partout, l 'horizon - texte court - rupture - écriture - Miss Blemish

Crédit Photo : Unsplash

Le corps te cherche. Je tourne. Il erre dans ces rues comme on hante un souvenir. Oh je me cache. Je me défile. Sourire factice, démarche assurée, regard amusé. Je me perds. A ne te trouver nulle part, il finira sans doute par croire à ta perte. Cache-cache. A reculons. Je n’assume pas cette ultime faiblesse de mon regard scrutant tes quartiers. Feinte. Une histoire de hasard. Un bon timing. Un doux mensonge pour préserver les derniers lambeaux d’un orgueil se mourant. Sortilège de la proximité. Fée malingre ravivant les peines enfouies. Rejaillissantes. Phoenix au creux du ventre. Une brûlure glacée. Ton corps cherche-t-il le mien aussi ? Certainement. Non. Peut-être. Qu’en sais-je ? Selon l’heure, la version change. Le moment est passé. Mes pas m’ont conduite trop loin, trop vite. Ou peut-être étaient-ce les tiens, trop lents. Renâclant. Je regrette le temps des mots. Il y avait la peur alors. Bien sûr. Celle de manquer le dernier échange comme on laisse passer son arrêt. Fermer les yeux. Envolé. Déchiqueté. Attente déchirante. Ce besoin de parler, de tout dire, pour ne rien garder. Essoufflée. Liquider le souvenir par le souvenir. « Soldes exceptionnelles ! Braderie de fragments cassés » : voilà ce que je voudrais hurler. Déplacé. Terreur. Les mots pourraient s’échapper. Possibilité. Je pourrais oublier. Vite, tout noter. Ne pas oser. Reculer. Combien me rongeraient alors ces questions non posées ? Le téléphone pleure, les mots pleuvent sur le combiné. Barrage rompu. Déversoir après l’attente. Murmurés. Criés. Non, juste dis un peu trop fort. Un peu seulement. Crachés. Un peu pour m’en défaire comme tu m’abandonnes. Première étape.  Mais sur quelle route ? Partout l’horizon et aucun chemin. Un océan de liberté. Noyée. Vertiges des possibles impossibles encore à attraper. Réapprendre à nager sans bouée. Aujourd’hui, il ne reste aucun message à envoyer. Tout a été dit.

Tout.

Je suis une enveloppe vide face à une boîte aux lettres pleine. Débordante.

Seul reste le silence. 

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Seule Venise, Claudie Gallay


« Je suis allée au lavomatique rue Saint-Benoît. J’ai passé des jours à regarder mon linge tourner. […] Et puis un matin, un gosse s’est planté devant moi. […] Il m’a regardée et puis il a regardé la machine, tour à tour, il a fait ça plusieurs fois. J’ai décidé de partir à cause de ce regard-là. Quand j’ai compris que si je ne partais pas j’allais revenir tous les matins de ma vie. »

Quittée par l’homme qu’elle aimait, l’héroïne, au début du roman, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle décide alors de partir. Partir pour oublier, se retrouver, recommencer. C’est l’hiver et c’est Venise qu’elle choisit pour poser ses valises. Au cours de ses ballades solitaires, c’est un Venise déserté par les touristes, glacé, qu’elle va découvrir en même temps qu’elle reprendra goût à l’existence.

Seule Venise Claudie Gallay - Lecture - Culture - Roman - Critique - Miss Blemish

J’ai lu ce livre il y a quelques semaines et malgré ce que pourraient faire croire les semaines écoulées entre le moment où il a quitté ma table de chevet et la publication de cet article, je l’ai beaucoup apprécié. J’ai retrouvé tout que j’avais aimé du style de Claudie Gallay dans Les Déferlantes : concision poussée à l’extrême, goût du détail et scénettes du quotidien qui s’insèrent à la narration. Sous sa plume, le quotidien devient un florilège de poésie.

Plus important encore, elle a su créer une véritable armée de personnage autour de l’histoire qu’elle nous raconte. Rendant à chacun sa juste place, elle ne tombe pas dans la facilité des amitiés immédiates et des caractères arrangeants. J’ai aimé ce pari de « l’honnêteté ». Dans la vie, il est bien rare que le premier échange suffise à ce que la magie opère. La complicité naît au contraire souvent d’un travail de longue haleine où se mêlent apprivoisement, découverte de l’autre et discussions animées. Pas de lisses relations, ici, partout du relief. Des pichenettes, des désaccords pour des personnages entiers.

De ce livre, je retiens le courage, la force et l’entêtement d’une femme dans sa volonté d’aller mieux. L’amour incandescent d’un vieux prince Russe pour une servante. Une danseuse amoureuse courant après son destin. Et un vénitien seul.

Une lecture pleine de poésie, de mélancolie… et d’espoir.

Quelques citations, à la volée 

« Ce que l’on garde en tête est le seul bien que la barbarie ne puisse vous ôter »

« Il est des êtres dont c’est le destin de se croiser. Où qu’ils soient. Où qu’ils aillent. Un jour ils se rencontrent. »

« Votre sourire. Votre voix. J’ai aimé votre voix comme on aime un corps. »

« La vie reprend. Elle gagne sur les larmes. Par le jeu. »

« On ne se tutoie pas. On est dans cet avant de l’intime. Avant qu’on ne se touche. Avant qu’on ne se jette. Avant. »

« La musique se marie bien avec le vin. »

« A la fin, on est tellement malheureux, on rit. » 

« Il ne faut pas attendre. Laissez-vous traverser. »

« J’aimerais boire avec vous. Connaître cette ivresse-là. »

« Quinze jours que l’on se connaît. Que je vous connais au-dedans de moi comme une éternité. »

« Je veux aimer. Ressentir encore cela. Avec vous, comme si ce devait être la dernière fois. »

 

Vous pouvez lire ici ma « critique » de Les Déferlantes du même auteur.

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