Seule Venise, Claudie Gallay


« Je suis allée au lavomatique rue Saint-Benoît. J’ai passé des jours à regarder mon linge tourner. […] Et puis un matin, un gosse s’est planté devant moi. […] Il m’a regardée et puis il a regardé la machine, tour à tour, il a fait ça plusieurs fois. J’ai décidé de partir à cause de ce regard-là. Quand j’ai compris que si je ne partais pas j’allais revenir tous les matins de ma vie. »

Quittée par l’homme qu’elle aimait, l’héroïne, au début du roman, n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle décide alors de partir. Partir pour oublier, se retrouver, recommencer. C’est l’hiver et c’est Venise qu’elle choisit pour poser ses valises. Au cours de ses ballades solitaires, c’est un Venise déserté par les touristes, glacé, qu’elle va découvrir en même temps qu’elle reprendra goût à l’existence.

Seule Venise Claudie Gallay - Lecture - Culture - Roman - Critique - Miss Blemish

J’ai lu ce livre il y a quelques semaines et malgré ce que pourraient faire croire les semaines écoulées entre le moment où il a quitté ma table de chevet et la publication de cet article, je l’ai beaucoup apprécié. J’ai retrouvé tout que j’avais aimé du style de Claudie Gallay dans Les Déferlantes : concision poussée à l’extrême, goût du détail et scénettes du quotidien qui s’insèrent à la narration. Sous sa plume, le quotidien devient un florilège de poésie.

Plus important encore, elle a su créer une véritable armée de personnage autour de l’histoire qu’elle nous raconte. Rendant à chacun sa juste place, elle ne tombe pas dans la facilité des amitiés immédiates et des caractères arrangeants. J’ai aimé ce pari de « l’honnêteté ». Dans la vie, il est bien rare que le premier échange suffise à ce que la magie opère. La complicité naît au contraire souvent d’un travail de longue haleine où se mêlent apprivoisement, découverte de l’autre et discussions animées. Pas de lisses relations, ici, partout du relief. Des pichenettes, des désaccords pour des personnages entiers.

De ce livre, je retiens le courage, la force et l’entêtement d’une femme dans sa volonté d’aller mieux. L’amour incandescent d’un vieux prince Russe pour une servante. Une danseuse amoureuse courant après son destin. Et un vénitien seul.

Une lecture pleine de poésie, de mélancolie… et d’espoir.

Quelques citations, à la volée 

« Ce que l’on garde en tête est le seul bien que la barbarie ne puisse vous ôter »

« Il est des êtres dont c’est le destin de se croiser. Où qu’ils soient. Où qu’ils aillent. Un jour ils se rencontrent. »

« Votre sourire. Votre voix. J’ai aimé votre voix comme on aime un corps. »

« La vie reprend. Elle gagne sur les larmes. Par le jeu. »

« On ne se tutoie pas. On est dans cet avant de l’intime. Avant qu’on ne se touche. Avant qu’on ne se jette. Avant. »

« La musique se marie bien avec le vin. »

« A la fin, on est tellement malheureux, on rit. » 

« Il ne faut pas attendre. Laissez-vous traverser. »

« J’aimerais boire avec vous. Connaître cette ivresse-là. »

« Quinze jours que l’on se connaît. Que je vous connais au-dedans de moi comme une éternité. »

« Je veux aimer. Ressentir encore cela. Avec vous, comme si ce devait être la dernière fois. »

 

Vous pouvez lire ici ma « critique » de Les Déferlantes du même auteur.

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La danse du crépuscule


La danse du crépuscule - texte court - Ecriture - Miss Blemish

Crédit Photo : Unsplash

8h30 : les volets s’ouvrent. Chanson métallique d’une technologie qui dit non au sommeil se prélassant sur contrée matinée. Egaré. Tiédeur et moelleux d’une couette épaisse comme seuls alliés à la tendresse de la langueur volée. La lumière éteinte de l’hiver perce. S’immisce. La paupière frémit. Le corps se meut dans cet entrelacs de draps, de coussins, de pyjamas. Engoncé. Les mains ramènent les couvertures à elles. Jusqu’au creux du cou. Là où le vent chatouille même lorsqu’il ne souffle pas. Les pieds se frottent mais les yeux se refusent encore à céder à l’envahisseur. Il n’est de place pour ceux qui s’imposent. Dehors pourtant, le monde s’éveille. Lui aussi semble-t-il, peine à tourner ces temps-ci. Le paysage criant le froid. Monotonie d’une brume qui s’alanguit. La douceur d’un rose délavé égaye un temps le nuage pâle. Doux spectacle que les seules heures de clarté qu’offrira cette morne journée.

Refusé.

Ticket remboursés.

Ténèbres.

Il n’est qu’un seul spectacle que le corps veuille revoir. Paupières closes. Plongée sous la couette dans le tiède bain du souvenir diffus. Instants rêvés ; perdus. Rembobiner le film comme on remonte les aiguilles d’une pendule arrêtée trop tôt. Avant le dénouement. Allumer le projecteur. Baisser les lumières. Songer très fort. Invoquer la suite. Fermer les yeux. Plus fort encore. Encore. Somnolence de patchwork. Collage rafistolé d’un rêve qui s’enfuit. Réminiscence floue, pâte à carton. Bientôt il n’en reste plus qu’une vague sensation. C’était bien. Peut-être. Le corps ne s’en souvient déjà plus. Les yeux cèdent. Se défroissent. Un pli après l’autre. La lumière grignote du terrain. Les cils se démêlent, la pupille s’agrandit.

Mais le crépuscule est mort.

 

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T’appellerais-je Christophe ou Rémy ?


T'appellerais-je Christophe ou Rémy ? - Textes courts - écriture - Miss Blemish

Crédit Photo : Unsplash

Vendredi. 16 h. RER B. Bondé. La presse anonyme des voyageurs m’emporte loin de la porte, au cœur de la foule. Quelques injonctions montent, nous invitant à nous rapprocher encore. Cohabitation forcée. On pousse. On se décale. Le voyage ressemble soudain à une partie de twister. Ecartelée. On se serre sur la dernière parcelle de barre laissée libre à nos mains en mal d’appui. Cinq centimètres et de la stabilité pour trois. Les portes se ferment et je te vois pour la première fois. Je ne sais plus qui de tes yeux, de tes pommettes ou de tes cheveux me saisissent en premier. Un mélange des trois à la fois. Un livre dans ta main. Tordu. La couverture cornée. Repliée. Puis à nouveau ton visage. Je te souris. Aujourd’hui je souris à tous. Mais toi, j’ai encore plus envie de te sourire qu’aux autres. Tu me regardes. Je te fuis. Fausse timidité. Convenance. Appréhension qui colore les joues et glisse un trouble dans les yeux. Lire. Je sens pourtant sur mes lèvres le fantôme de ce sourire. Vivant. Tes yeux posés sur moi. Les portes s’ouvrent à nouveau. Les gens descendent. Toi aussi. Je frémis. Tu remontes. Tu te rapproches. Je te tutoie déjà en pensée alors que je ne te connais pas encore. Une familiarité dans ton visage. Je songe à cette barbe de baroudeur qui barre tes joues. Christophe. Il faut bien mettre un nom sur un souvenir. C’est ainsi donc que je t’appellerai. Je pense à tes baisers. Ils auront la même intensité que les siens. Au moins. Il faut dédaigner le rasoir pour réussir à ce jeu-là. Si je n’imaginais pas ton prénom avant d’être mise dans la confidence, jamais plus je n’aurais la liberté nécessaire à m’y amuser. Influencée. La connaissance barrant la route à l’imagination. Je souris. Je relève la tête. Tu me regardes. Nos yeux se perdent mais tu te rapproches encore. Intimidée. Cette tension parmi la foule. Possible. A qui me fais-tu donc penser ? Un esclandre. Une histoire de proximité. De bigorneau et de rocher. Ton rire. Ma réponse. Gérald de Palmas. Plus jeune. Avant. Ta nuque arquée, tes yeux fermés dans cette expression rieuse prenant ses quartiers sur ton visage. Creusant tes fossettes. Tes lèvres. Mon arrêt. Pas le tien. Je descends. Tu ne me retiens pas. Il ne faut pas tout gâcher. Pas de café. Pas de suite.

Juste le charme suspendu d’un instant.

En funambule. 

Crédit Photo : Ce que tu lis

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