Nouvelle – Te retrouver


Nouvelle - te retrouver - Miss Blemish

Il fait cruellement chaud dans la petite pièce rectangulaire et étriquée ouverte sur la rue exposée plein sud. Il n’est pas d’architecte d’intérieur pour s’intéresser à l’agencement qu’une pièce aussi tristement banale. Ainsi la rangée de sièges blancs en plastique usé sévèrement attachée au sol a trouvé place tout contre les fenêtres et bien en face des géants de fer empilés à tambours battants. À cette heure-ci les baies vitrées se font prisme et loupe, les brindilles et les feuilles séchées des bêtises d’enfants remplacées par la peau blanche découpée de dentelle de la jeune femme qui attend. À rythme régulier, la cordelette d’un ventilateur fatigué vient tinter contre son pied métallique. Les pales grises remuent avec peine, ronronnements et grésillements la moiteur épaisse régnant dans la laverie automatique qui à son monologue donne pour écho la cacophonie du linge humide malmené, tour à tour ralenti ou accéléré. Dans le temple de la propreté est venue s’agglomérer dans les recoins la poussière rendue collante par la constante humidité.

Elle somnole assise, jambe pendante qui oscille au rythme de l’ennui mêlé de hâte. D’avoir regardé trop longtemps le linge tourner, la réalité a perdu ses contours et le temps brouillé ses barrières. Soudain et tout à la fois, Cédric peut être à nouveau là et parti, présent ou enfui, souvenir délavé ou réalité fantasmée. Il n’est chaque fois qu’une fraction de secondes à saisir pour le retrouver, glisser à travers la toile usée qui sépare les instants – passé, présent – revivre un sourire, un agacement, des épaules qui se haussent, un baiser. Chaque fois s’immisce un fragment différent de l’histoire disparue au présent comme un rendez-vous dans lequel s’abîme sa réalité à mesure de souvenirs ravivés. À certains moments elle songe qu’à force d’instants glanés elle finira par se rapprocher assez pour déchirer la toile et le rejoindre tout à fait. Alors elle reste-là, immobile et agitée, le regard piégé quelque part dans les errances frénétiques du tambour. La clochette s’ébranle alors qu’il pousse la porte et entre. Brusquement tirée de sa torpeur, elle lève des yeux bruns mordorés vers son fantôme qui n’en a soudain plus rien d’un. Aujourd’hui s’efface pour hier. Il porte son jean bleu, celui qui est un peu délavé et ne tombe plus très bien après des années porté. Le tee-shirt marine à col rond resserré dessine avec pudeur les épaules larges et carrées. Ses cheveux bruns ondulés font écho à ceux d’Émilie. Elle se souvient bien de ce lui d’avril alors. Cédric sourit, elle aussi et à la main qu’il tend vers elle d’un courant d’air chaud elle pourrait presque sentir ses doigts qui un jour ont pu s’emmêler aux siens.

Il n’est que le temps d’un battement de cil pour quitter le printemps, retrouver l’été. Elle reste encore un instant assise avant d’aller récupérer le linge séché. À force de machines répétées, tous finissent par s’abîmer. Elle quitte la lingerie saturée de l’odeur doucereuse et acre de lessive et comme chaque jour, sitôt la porte franchie vient l’heure du prix à payer. Alors après le jean, le sourire, la main il y a le soir d’hiver, les chaussures mouillées déposées dans l’entrée et « Chéri ! C’est moi ! Tu as passé une bonne journée ? » auquel répond tout le silence de l’appartement pourtant éclairé. Dans la cuisine le four bourdonne et le parquet craque sous ses pas d’abord légers, amusés puis, soudain, vrombit sous la course, remué par les secousses du pas lourd pour frémir du bruit sourd des genoux qui s’abattent sur lui. Les sirènes ne tardent pas à résonner depuis la rue, couvrant avec peine les craquements sur la cage thoracique à cent fois par minute comprimée, corps froid au sol inanimé. 

Alors demain comme chaque jour, elle reviendra s’asseoir sur le premier siège blanc tout contre la vitre de la salle banale éclairée été comme hiver au néon. Elle s’assiéra sur le même siège exactement que celui qu’elle occupait le soir d’automne où ils se sont rencontrés. Et après demain encore. Jusqu’à ce que la toile décide à céder, Cédric retrouvé. 

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