Listen up Philip, prétentieux et décevant


Philip est écrivain. Alors que son deuxième roman va bientôt sortir, six ans après son premier livre publié, il reste perdu dans sa vie, son arrogance en dernier rempart face au monde.

Listen up Philip est ainsi construit qu’il y a d’une part des dialogues, d’autre part des plans plus ou moins fixes, et enfin, de longs silences « à l’écran » avec commentaires d’une voix-off qui nous explique les sentiments du héros alors filmé. C’est le recours à cette voix off qui fait, je crois, de cette incursion dans le milieu de la création littéraire un vaste fiasco. Listen up Philip dit tout sans rien montrer à son spectateur. Il l’écarte complètement de son histoire qu’il lui impose sans ne jamais ouvrir aucune porte où il puisse s’engouffrer pour la vivre avec les personnages. Cette distanciation rend les personnages tantôt fades, tantôt antipathiques et coupe toute possibilité d’identification, d’empathie, de sympathie, de compréhension. Elle nous laisse au mieux indifférents, au pire englués d’ennui. Parfois même méprisants face un anti-héros qui s’étouffe dans son orgueil.

Ce qui est déjà en littérature assez maladroit par rapport à son lecteur – plaquer des sentiments, des sensations en les disant plutôt qu’en les montrant – est à mon sens une parfaite hérésie en cinéma où tout passe par la vue et l’ouïe. Si l’auteur dit « elle était désespérée », ressentez-vous sa détresse ? vous identifiez-vous ? visualisez-vous cette femme ? Et s’il dit « La porte claquée l’avait laissée immobile dans le mince couloir qui faisait office d’entrée à l’appartement. Elle tremblait presqu’imperceptiblement et le grand fracas de la dispute avait laissé place au seul grésillement de l’ampoule pendante qui oscillait encore faiblement. Alors qu’elle reprenait le contrôle de son corps, elle vint s’accoler doucement au battant clos et se laissa glisser jusqu’à ce que ses fesses heurtent le plancher. Elle fixa ses jambes longtemps, avant que les premières larmes ne commencent à couler. Les sanglots bientôt envahirent l’immensité vide de ce chez soi qui n’était pas le sien. » ? Ici à aucun moment n’est mentionné l’état d’esprit de cette femme, ses émotions, ses sentiments et pourtant vous arrivez parfaitement à les percevoir en le lisant. C’est là à mon sens tout le travail de l’auteur, montrer. Laisser la liberté à son lecteur de voir, ressentir, vivre par lui-même l’histoire qu’il lui raconte sans lui en imposer sa vision, ses commentaires, son interprétation. Et c’est une subtilité que j’ai comprise il n’y a très peu de temps grâce à mon ami P. et que je trouve frappante de vérité (vous pouvez par exemple comparer ce texte et celui-là, c’est un joli avant/après)

Pour rester juste et compris, l’écrivain doit alors décrire, saisir l’instant, donner tous les éléments nécessaires à créer le moment qu’il décrit, à donner vie à ses personnages, les rendre humains, crédibles, presque réels pour happer le lecteur, l’emmener dans son histoire. Savoir sélectionner les éléments qui feront sens sans tomber dans le piège des tartines de descriptions qui ennuient plus qu’elles ne font vivre l’histoire se fait objet d’une recherche sans fin. C’est pourquoi, je crois qu’en tant que débutant et même après, écrire à la troisième personne est extrêmement formateur car il prévient le piège de tout dire sans jamais rien montrer. Il force à se frotter à la difficulté de raconter plutôt qu’à interpréter. On dit rarement ses sentiments – à son psy, à son journal intime, à ses proches peut-être – en revanche on en ressent tout le temps et ils affectent notre manière de parler, de bouger, de réagir, de décider, d’écouter, de comprendre, d’interpréter. La première existence du sentiment est dans le ressenti. Et c’est tout le travail de l’auteur de recréer la conséquence du sentiment pour que son lecteur l’identifie puis le vive, par procuration.

Au cinéma, l’auteur ou plutôt le réalisateur A ses personnages. Ils sont là, à sa disposition pour raconter son histoire. C’est à lui de les mettre en scène pour qu’ils la racontent par eux-mêmes. Le piège de la description laisse place à celui des longueurs. Le défi devient alors de sélectionner les instants qui feront mouche et diront tout ce que l’histoire veut offrir. Le parti pris de cette voix-off qui pourrait être un écho à un roman écrit avec un point de vue omniscient – le narrateur connaissant et relatant les pensées de chacun de ses personnages – me semble ici malavisé tant il plaque des émotions qui perdent alors toute véracité pour devenir superficielles, surfaites, fausses. Cela donne un côté mélodramatique à la frontière du ridicule à des émotions pourtant fortes, vraies, et pour lesquelles on aurait pu éprouver tendresse, sympathie, tristesse. Le seul personnage qui a eu la place d’exister vraiment est la fille de Ike Zimmerman, celle que j’ai préférée, assurément.

Je suis sortie de la salle extrêmement déçue mais avec la ferme intention, à chaque fois que viendraient me chatouiller le manque de foi, de confiance, de penser à ce personnage devenu arrogant, insensible, odieux et imbu de lui-même. Pour ne surtout pas glisser sur la même pente que lui. C’est là, je crois, le seul point positif de Listen up Philip : nous rendre attentifs à l’aigreur pour qu’elle n’arrive jamais à effacer la personne que nous avons été. 

Et toi, Listen up Philip, tu en as pensé quoi ?

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