Miss Blemish

Le journal d’Anne Frank, la pièce.

9 . 11 . 12

« Quiconque lira le journal de ma fille comprendra la bêtise du racisme. »

Il n’est pas une seule ligne de cette adaptation pour le théâtre du Journal d’Anne Franck écrite par Eric-Emmanuel Schmitt qu’il faille raturer. A la deuxième citation qui, criante de vérité, me laissait démunie sur mon siège, terrifiée de voir ces mots s’effacer pour jamais de ma mémoire qui travaillait à les répéter encore et encore pour ne perdre ni leur ordre ni leur clarté bouleversante, je craquais et sortais un papier, un stylo pour garder une trace, n’importe quoi, qui me permette de les rappeler sûrement et pour longtemps à mon souvenir.

ANNE - Certains jours j’ai honte d’être gaie.

OTTO FRANK – Faudrait-il que tu pleures toute la journée ?

Le point de vue adopté est celui du père d’Anne Frank, Otto Frank, interprété avec une pudeur et une dignité infiniment justes par Francis Huster. Ce père qu’Anne chérissait tant, est seul sur la scène lorsque la lumière s’éteint enfin sur les spectateurs. Il attend à la gare ses filles qui ne rentreront jamais. La nouvelle de leur mort apporte avec elle le journal d’Anne, laissé derrière elle dans leur cachette et conservé précieusement par l’amie sans qui ils n’auraient pu se cacher des nazis. Commence alors, depuis le bureau de ce père qui n’a de cesse de se blâmer de n’avoir pu protéger, chérir et offrir d’avantage à ses filles, un dialogue avec le passé, un dialogue médié par les mots d’Anne.

OTTO FRANK – Je ne serai plus jamais seul puisque j’ai le double de souvenirs.

Pour matérialiser ce dialogue, Steve Suissa le metteur en scène sépare l’espace exigu qui tient lieu de bureau à Otto et le reste de la scène en arrière, grande et cachée par des panneaux qui, uns à uns, à mesure que les souvenirs se feront plus clairs, se lèveront pour recréer les jours passés de l’Annexe où Otto, sa famille et leurs amis se sont cachés. Lorsque le père lit, c’est la fille sur la scène juste derrière, assise sur son lit ou devant son bureau qui écrit et lit les péripéties de ce quotidien qu’elle nous conte. Il l’interroge, l’interromps, réfléchit, poursuit sa lecture et enfin se remémore rejoignant ses souvenirs comme il gagne l’arrière-scène où il prend part au souvenir, incarnant à nouveau l’homme captif de l’Annexe qu’il fut pendant la guerre.

OTTO FRANK – Je voulais le laisser dormir (le journal d’Anne entreposé au coffre) et c’est moi qui ne dors plus.

Tous les comédiens et tout particulièrement la comédienne qui interprète Anne jouent à la perfection. Je n’avais encore jamais eu le privilège de voir quiconque jouer avec une telle intensité. Roxane Duran donne vie à Anne avec tant de véracité, d’énergie et de relief que tout n’en devient que plus réel. Elle donne à son rôle sa dimension humaine et rend vie à cette personne qui n’était ni de carton ni de papier, mais qui aimait, mangeait, jouait, riait, pleurait, écrivait. Cette jeune fille qui devenant une femme nourrissait tous les espoirs, toutes les attentes mais toujours et surtout cette envie d’être heureuse coûte que coûte. Pendant cette pièce, j’ai réussi à oublier les acteurs pour ne plus voir que les personnages.

ANNE FRANK – Un jour nous pourrons être humains et pas seulement des Juifs.

Mais en allant voir l’adaptation du Journal d’Anne Frank, j’avais peur de ne pas supporter de voir ce que j’avais lu les yeux à demi-clos, en plusieurs fois, en refermant parfois le livre trop vite ne supportant pas l’angoisse de savoir la fin avant qu’elle n’arrive sans pourtant savoir exactement quand elle arriverait. J’avais peur de ne pas réussir à contenir mes larmes.

ANNE FRANK – Un bon éclat de rire serait plus efficace que dix de ces comprimés (de valériane).

Il n’en fut rien. Même à l’annexe, trompant la peur, il y avait la joie. Celle des moqueries taquines, celle des bons mots et des jeux de mots, celle des insinuations, de l’arrivée des provisions et des livres de la bibliothèque, celle des premiers émois et des débats mais de la joie tout de même. Celle de la vie plus forte que la terreur. Du rire, des éclats, de l’espoir coupés en plein vol par le moindre coup tapé contre la porte. On est ému, on tremble, on sursaute, souvent, mais on rit aussi à gorge déployée car même la fuite ou la captivité entre ces murs exigus n’auront su avoir raison de l’insolence joyeuse et toujours à propos de cette jeune fille qui n’en avait pas fini d’étancher sa soif de vie.

Ne vous trompez pas à la faveur de la fadeur de ma chronique et allez découvrir par vos propres yeux cette adaptation bouleversante.

 

Vous en ressortirez grandis.

Théâtre Rive GaucheRue de la Gaîté, Paris

Pin It
Rendez-vous sur Hellocoton !
Commentaires (16) Trackbacks (0)
  1. Je ne doute pas de l’effet poignant de cette pièce!! Et puis Francis Huster est si… magistral!

  2. Une pièce que j’espère pouvoir aller voir, et cette critique renforce l’envie!

    • J’espère que tu en auras l’occasion ! N’hésites pas à revenir par ici pour partager ton impression :)
      A bientôt :)

  3. Ha tu m’as donné envie d’y aller !
    Lire le journal d’ Anne Frank a été une révélation quand j’étais adolescente.
    Encore maintenant il m’arrive de le relire et de repenser à mon parcours et tout ce que j’ai réalisé grâce à elle. :)

    • Je me retrouve beaucoup dans ton petit mot… je me souviens d’avoir été très chamboulée par la force de caractère et la joie de vivre à tout épreuve d’Anne Frank telles qu’elles transparaissent dans son journal. Une vraie leçon de courage et d’espoir.
      Merci beaucoup d’avoir laissé un petit mot :)

  4. Ca a l’air magnifique et me donne envie de le voir mais j’habite Bruxelles…
    j’ai vu le film Anne Franck, lu son livre, ses poèmes, contes,…J’ai pleuré, j’ai été émue, j’ai même été voir sa maison en Hollande! C’est bouleversant!

    • Ah… qui sait, peut-être seras-tu amenée à venir sur Paris dans les mois qui viennent ? Avec le succès que connaît la pièce, il ne serait pas improbable non plus qu’ils la filment/la diffusent à la télé/fasse une plus large tournée par la suite… peut-être même l’adaptation sera-t-elle éditée ?
      Je n’ai vu ni le film, ni la maison d’Anne Frank en Hollande mais tu me donnes envie de les découvrir l’un comme l’autre, j’espère que j’en aurais l’occasion.
      Bises :)

  5. Bonjour,

    je te trouve bien dure avec ta chronique ! En ce qui me concerne elle me donne envie d’aller voir cette pièce et elle a eu le mérite de m’informer de son existence :-)

    A bientôt
    Audrey

    • Merci :) Si tu vas la voir, je serais curieuse de connaître ton avis sur la pièce :)
      A bientôt :)

  6. J’aime beaucoup Eric-Emmanuel Schmitt, et comme beaucoup d’autres (qui ont du coeur), l’histoire d’Anne Frank m’a touchée. Je ne vais que répéter ce qu’on dit les autres, mais tu m’as donné envie de voir la pièce, après plusieurs déceptions théâtrales (notamment une interprétation très personnelle et très moderne de Roméo et Juliette…).
    Bravo pour cet article très bien écrit :)

    • Alors cette pièce te réconciliera avec le théâtre, c’est sûr !
      Et moi aussi je me répète : n’hésites pas à revenir faire un tour par ici après l’avoir vue pour me dire ce que tu en as pensé !
      Merci pour ton petit mot, il m’a fait très plaisir :)
      Bises

  7. Je vais y aller ! Franchement, j’avais quelques hésitations mais après ce billet, je vais réserver ! Merci :)

    • Chouette ! ça me fait vraiment plaisir de t’avoir convaincue (persuadée ?) ! J’espère qu’elle te plaira/touchera/bouleversera autant que moi : n’hésites pas à revenir par ici après pour partager tes impressions :)
      A bientôt :)

  8. J’aimerais beaucoup la voir !

    • J’espère que tu en auras l’occasion alors (bis repetita de ma réponse à Laeti… je ne suis pas très originale :s) ! Merci d’avoir laissé un petit mot :)
      Bises


Laisser un commentaire

Aucun trackbacks pour l'instant