L’atelier des jolies plumes – When I met the one


Rencontre - l'atelier des jolies plumes - Miss Blemish

Il est des instants où la vie semble se mettre sur pause. D’autres où elle s’affole, d’autres encore où elle flâne. Et puis il y a ces instants où elle fait tout à la fois dans une fébrilité sereine et pressée. Des instants d’évidence angoissée où tout se mélange, tout se rencontre, tout se bouscule. Des instants où c’est justement là, l’Instant. Cet instant où c’est toi, moi, nous, tout et déjà, enfin, encore. Cet instant où ton corps qui m’étreins dit toujours là où nos lèvres murmurent à peine le premier bonjour.

J’ai rencontré Élise un soir d’automne. Il pleuvait à verse comme le veux cette saison en Écosse : le pub ne cessait de se remplir des promeneurs insouciants pris par surprise par la pluie qui avait étonnement pris congé depuis seize heures. J’étais accoudé au bar observant distrait le serveur qui s’agitait en rythme en attendant ma pinte réglementaire. Entre brun et roux, barbu, une chemise à carreau, un serveur écossais né. Il faisait chaud, moite, le parquet glissait, crissait mais la douce lumière orangée qui baignait le bar surchargé où l’on se hêlait de toutes parts dans une joyeuse cacophonie suffisait à faire oublier à chacun le déluge qui les avait rassemblés autour d’un verre.

C’est un léger courant d’air qui, m’arrachant un frisson, me fit me tourner vers la porte battante au moment où elle entra. Elle était trempée au point que ses cheveux châtains clairs commençaient à frisotter sur ses tempes fines et fragiles. Mais ce ne sont pas ses cheveux ni mêmes ses vêtements gouttant tout leur saoul sur le plancher déjà bien amoché qui retinrent en premier mon attention. Non, ce que je vis en premier ce sont ses énormes lunettes cerclées d’un brun moucheté encadrant de grand yeux noisettes. Elle laissa glisser son long et fin parapluie noir à pois blancs dans le seau prévu à cet effet qui déjà débordait puis, passées quelques secondes d’incertitude où elle balaya rapidement la salle du regard, un brin anxieuse, s’approcha du bar. Elle prit place sur le dernier tabouret laissé libre, sur le côté du comptoir me laissant aux première loges pour la contempler. Tout chez elle respirait la douceur. Elle glissa quelques mots au serveur qui approchait puis retira son manteau, un trench noir, découvrant une blouse vaporeuse blanc cassé à motifs bruns ou bordeaux. Un nœud venait épouser le bas de son décolleté couleur de lait, un débardeur sombre laissait secret un soutien gorge que son chemisier n’aurait pas su cacher. Elle sortit un calepin de sa sacoche en cuir ainsi qu’un stylo.

Le serveur posa une tasse fumante devant elle. Avait-elle porté son choix sur un thé ? Un chocolat ? Pourquoi pas même un cappuccino ? Elle avait ce petit air de working girl des villes, la hardiesse en moins, cette douce sérénité qui illuminait ses traits en plus qui rendait le café probable… Je regardais ses mains l’une tenant délicatement sa tasse, l’autre faisant tournoyer une cuillère pour dissoudre le morceau de sucre qu’elle venait d’y glisser. Je n’avais jamais vu tant d’élégance dans une attitude pourtant si discrète et aisée. Elle souriait dans le vide. Elle était belle. 

Puis elle leva la tête et nos yeux se croisèrent. Boum. Un grand fracas. À ces prunelles fixant maintenant muettement les miennes répondait le plus grand des naufrages en mon sein. Je ne sais si je trouvais la force de lui sourire en retour dans cette presse étouffante qui m’enserrait tout entier. Mais je ne la quittais pas des yeux. Elle non plus. Elle me regardait, toujours souriante, sans ciller ni hésiter. Avec sa bouche sur laquelle mes yeux s’attardait je réalisai plein d’effroi, un gouffre insondable s’ouvrant sous moi, que jamais je n’avais connu pareille sensation dans toute cette vie de « Je t’aime » qui soudain passaient de l’émoi tremblant au plus grand des simulacres. Ma vie passée à me fourvoyer. Je la regardais encore, elle si lumineuse au milieu de la pénombre qu’elle venait de jeter sur ma vie. Je finis par lui sourire, aussi fort que je pouvais sourire, espérant que mes yeux disent tout ce qu’elle était trop loin pour entendre. C’était elle. Cette « Elle » avec un E majuscule et des trémolos dans la voix, cette « Elle » que je n’attendais pas, que je n’attendais plus, cette « Elle » dont j’avais bradé la place à une autre qui n’avait que faire de moi.

Je me levais, elle aussi. Nous nous retrouvions à mi-chemin. C’était simple, naturel, surnaturel et pourtant si évident. Elle. Elle qui, ses grands yeux dans les miens, coula ses bras autour de moi, enfouit son visage contre mon torse, m’inonda de sa chaleur et de son odeur de cannelle. J’humais ses cheveux châtains clair et la serrais, si fort. Je volais tout ce que je pouvais prendre à cet instant, la moindre petite parcelle de cette joie qui à peine dévoilée se dérobait déjà. Je m’écartais. Elle était… tellement belle. Ses lèvres vinrent trouver avec douceur les miennes. Sucrées. Elle avait finalement commandé un chocolat chaud. Je goûtais à sa langue goût crème comme au meilleur des desserts, mes mains autour de son visage. Je sentais son souffle, sa poitrine se mouvoir contre mon torse, ses mains s’appuyer d’avantage contre mon dos. C’était Elle, c’était moi, c’était nous et c’était pourtant déjà la fin. Je la regardais encore un instant, muselant toutes ces promesses que je ne saurais tenir alors même qu’elles brûlaient mes lèvres. Je tus notre demain. J’enfilais prestement ma veste de cuir et sortais, aussi vite que je le pus. Je suffoquais. Comment retourner à la morne vie qui était mienne maintenant que j’avais entr’aperçu ce à quoi pouvait ressembler le bonheur ? Je m’éloignais rapidement remontant la rue, des larmes masquées par la pluie battante au bord des yeux.

Cet article a été rédigé dans le cadre de L’Atelier des Jolies plumes, un atelier d’écriture entre blogueurs et blogueuses amoureux des mots.

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Les jolies compositions des autres participantes : XelouCarnet PositifMademoiselle CoquelicotMa Vie de BruneEnvie de PoésieMaman en devenirRose doit s’épanouirI feel blueTous ces gens dans ma têteLizzie AustenIllyria 

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