Habiter son corps


Habiter son corps - Miss Blemish

 

J’ai longtemps vécu dans ma tête, déconnectée de mon corps. J’entretenais avec ce dernier la même relation machinale et mécanique que l’on peut avoir avec sa voiture, le genre de relation à laquelle on ne pense jamais et dont il est facile d’oublier jusqu’à l’existence. Je le traitais comme un dû, attendant qu’il soit discret et obéissant, et accueillais avec agacement ses manifestations indésirables – ce qu’elles étaient à peu près toutes. Je peux encore faire la liste les yeux fermés de toutes les déceptions que j’ai entrenues à son égard en 26 ans d’examens scrupuleux devant le miroir. Le ventre trop rond, la colonne vertébrale trop tordue, les poils trop longs, trop foncés, trop anarchiques, trop prompts à exister, les cheveux d’un plat ennuyeux, la cellulite marquant mes cuisses d’un relief douteux et la peau de mon visage pas fichue d’être propre et lisse comme celle de toutes les femmes que je dévisageais avec envie à la moindre opportunité. « Ça » ne pouvait pas être moi, je ne me reconnaissais pas. 

Je n’avais pas appris à habiter mon corps. Depuis petite tout se jouait dans la tête. Les jeux de réflexion, l’écriture et la lecture, les bonnes notes et les cours de piano dont les entraînements occupaient une heure de chacune de mes soirées, mon corps était tout au plus un taxi me conduisant de l’un à l’autre. Je me créais là-haut un intérieur joli et confortable et il semblait en complet décalage avec mon apparence. Les sports allaient et venaient au gré des années scolaires, les heures de gym étaient honnies et je m’y soumettais avec mollesse jusqu’à ce que mes parents oublient ou cèdent devant mon manque d’entrain – eux non plus n’étaient pas mordus de sport, ce qui m’arrangeait bien. Je me souviens – pour l’expérimenter encore parfois – de l’embarras dans lequel me plongeais ce corps dont je ne faisais pas façon, de ses mouvements patauds mal assurés, de cette sensation de pesanteur molle dès qu’il fallait le mouvoir autrement qu’en marchant/courrant simplement. Le fait que je sois fine et fluette ne changeait rien d’ailleurs à cette pesante maladresse. La seule partie de mon corps qui semblait adoptée était mes mains. Elles jouaient du piano, s’entraînaient sans relâche pour m’offrir l’écriture ronde et régulière dont je rêvais et donnaient vie aux idées créatives qui se frayaient un chemin jusqu’à moi. Elles peignaient, dessinaient, modelaient, transformaient les perles en bagues et bracelets, le papier en origami et donnaient une seconde vie à tout meuble et toute boîte qui passaient à proximité. 

L’adolescence puis le début des études supérieures ont été une période de répit correspondant à l’arrêt de toute activité physique non désirée. Si je n’avais pas fait la paix ni avec mon corps, ni avec son reflet, je ne m’astreignais plus à jouer un rôle dans des cours de sport qui m’ennuyaient à mourir et c’était un soulagement. Je m’astreignais cependant à des exercices de gainage matin et soir pour venir à bout de ce ventre mou qui me mettait dans l’embarras. 

Il m’a fallu depuis trébucher à plusieurs reprise sur cet état de déconnexion pour saisir les contours de sa réalité. Pour réaliser combien je vivais coupée en deux et me décider à partir en exploration. Ma difficulté était celle de toute une société qui a écartelé l’Homme entre les hauteurs de l’esprit et les bassesses du corps. Puis l’a séparé de son milieu, mettant à distance tout ce qui n’était pas lui en le renommant « Nature ». Plus que de mon corps, c’était de mon animalité que je m’étais coupée. J’aurais beaucoup de difficulté à retracer exactement le cheminement qui a lié cet état d’ignorance au début de ma quête d’unité. Une foule de choses y a contribué. La méditation de pleine conscience qui pour la première fois attirait mon attention sur mes ressentis corporels en l’absence de tout mouvement, de toute stimulation ; le yoga qui me réconciliait avec l’idée de mise en mouvement et dont l’approche holistique arrosait mes premières interrogations ; ma prise de conscience écologique qui charriait avec elle la restitution aux animaux de leur droit à vivre et exister autrement que comme nos choses et ouvrait la voie vers un questionnement plus vaste de la société ; le féminisme qui me donnait des clés pour comprendre pourquoi de ce corps je faisais tant cas sans jamais baisser la garde ni me laisser aller à l’ aimer. 

Je crois que cela fait aujourd’hui quelques semaines que je m’essaie à l’écouter et apprends à déchiffrer son langage, à tâtons. À notre rythme. Ce n’est pas la première fois que je m’engage sur ce chemin et comme pour toutes les pratiques qui me sont bénéfiques, de le retrouver me fait me demander pourquoi diable je m’en étais éloignée. L’arrêt de la contraception-qui-n’en-est-pas-officiellement-une-mais-qui-me-faisait-quand-même-office-de-pilule et mon retour à une pilule plus classique a marqué un grand coup d’accélérateur dans ce processus avec le retour d’une incroyable de vague de sensations avec lesquelles je n’avais plus eu contact depuis des années. L’intensité de cet avant/après me fait toucher du doigt ce qu’il pourrait advenir si je décidais de lâcher la main à toute forme de contraception hormonale. Cela m’effraie – l’influence que jouent ces hormones, les changements qu’elles induisent – mais c’est un sujet qui mériterait son propre article tant il est vaste, les ramifications complexes et les implications lourdes de conséquences.

« Il est essentiel de pouvoir se dire Je t’aime en se regardant. Ce n’est pas narcissique, c’est de la logique :on envoie un message qui va avoir une action positive sur l’ensemble des cellules. Si l’on applique une huile, une crème ou même si on nettoie chaque soir sa peau avec cette intention, alors on obtient rapidement des résultats » Joëlle Ciocco interviewée dans La Réconciliation, de la haine du corps à l’amour de soi de Lili Barbery-Coulon

Je ne vais pas vous mentir je n’ai pas de conclusion pour cet article. Il en faudra certainement d’autres pour parler de tout ce qui a été passé sous silence. En me baladant plus tôt dans la journée et en regardant les passants marcher je me demandais si la relation à leur corps les questionnaient. Cela fait partie des sujets qui nous concernent tellement tous qu’il est facile de les reléguer au rang des questionnements pour « ceux qui se prennent trop la tête » ou « ceux qui n’ont décidément rien de mieux à faire ». C’est un privilège il en va sans dire de pouvoir consacrer du temps à quoi que ce soit qui ne soit pas de l’ordre de la survie. Mais parce que j’ai ce temps, je pense qu’il est important et plus important encore de partager ses fruits avec autrui. En nous regardant marcher tous ensemble, humains de tous âges, l’idée qui s’est imposée à moi est qu’il n’y aurait pas de fin à l’apprentissage de la vie. Comme l’équilibre, tout serait toujours à réinventer, en perpétuel mouvement et notre place questionnable. Suis-je connectée à mon corps à l’heure où je vous écris à ce sujet depuis mon lit sans égard pour ma nuque et le haut de mon dos voûté ? Non mais voilà déjà que je réajuste ma posture et reprend là où je m’étais arrêtée, en chemin…

Je serais très heureuse de lire les réflexions que la phrase « habiter son corps » fait naître en vous. Votre rapport à lui, à votre instinct, à ses messages. Avez-vous percé quelque secret dont nous avons été privé à force d’aveugle cartésianisme ? 

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