Des mots, des retrouvailles et du temps qui passe


Des mots, des retrouvailles et du temps qui passe - nouvelle - les jolies plumes - Miss Blemish

C’est devenu plus compliqué, ces temps-ci, de coucher ce genre de mots sur le papier. Des mots de fiction, des mots qui racontent une histoire, des mots à rêver. Je m’y exerce toujours, tous les jeudis soirs – les jeudis de bagels et de recettes éclair – pourtant je le sens, mes idées, cette envie, ce mouvement vers la création a besoin de retrouver ses marques et son élan. Car des histoires, j’en entends tant et tant, chaque jour, de toutes ces personnes que je croise pourtant si peu de temps, que c’est comme s’il n’y avait plus tout a fait la place d’en mettre davantage et pire ! d’en inventer là où il en a déjà tellement qui se racontent et s’écrivent. Alors avec Les jolies plumes je m’y remets. Et trouver une aide dans un projet créé il y a bientôt un an à quatre mains avec mon amie Fabienne, je trouve cela plein d’espoir. « L’Homme construit à se détruire », c’est ce qu’affirmait cet homme, assis sur le banc face à nous hier à l’heure des pommes qui craquent et du café. Et si au fond de moi je sens qu’il a raison, peut être est-il pourtant des fois où l’Homme construit les repères qui le guideront quand l’avenir se fera un peu moins clair.

Le thème de ce mois-ci était « Les retrouvailles ». Alors je vous laisse, avec elle, avec lui, en espérant réussir à vous prendre par la main pour vous guider jusqu’à eux, dans leurs doutes, dans leurs peines et surtout dans leurs joies.

*

Elle

Je jette un rapide coup d’œil à ma montre alors que je franchis la porte du café, légèrement essoufflée. Je me rends compte avec soulagement que je suis en avance. Je choisis l’une des tables collées à la fenêtre, celle du fond. J’enlève mon manteau, pose mon sac et m’assoit. Au-dessus des banquettes brunes en cuir matelassé des miroirs accrochés encadrent la pièce en un long bandeau. Je m’aperçois dans ceux accrochés au mur face à la large vitrine. J’ai les joues rougies, les yeux brillants et quelques petits cheveux que je viens rapidement coiffer se sont collés à mon front. L’air est saturé des arômes chauds et mêlés de poussière et de café. Il y a quelque chose d’apaisant dans ces bruits et parfums familiers. 19H20. Il me reste encore quelques minutes pour retrouver un rythme apaisé pour respirer. Un homme est accoudé au bar, il me regarde. Il semble triste lui aussi.

« Vous désirez boire quelque chose Madame ? me demande le serveur au tablier blanc taché, interrompant le fil de mes pensées. 

– J’attends quelqu’un… je préfère l’attendre pour commander. »

Il me sourit ce à quoi mes lèvres esquissent une pâle réplique. On ne m’appelait pas Madame avant.

C’est la première fois que je le reverrai. J’ai les mains moites et le souffle coupé à cette seule idée. Dans quelques minutes il franchira cette porte et sera face à moi. Peut-être même le verrais-je arriver dès qu’il sera sorti de l’ombre dans laquelle l’immeuble vole à nos regards une partie de la rue. Je peux sentir mon ventre, ma gorge, mon corps tout entier se nouer, se liquéfier dans la peur de ne plus jamais réussir à être une femme qu’il puisse aimer. Car je sais que je ne redeviendrais jamais celle que j’étais. Mais pourrait-il aimer celle que je suis aujourd’hui ? De peur de manquer ma chance en la précipitant il me faut agripper mes doigts, fort, au rebord de la banquette pour ne pas céder à la tentation de m’échapper. Mais l’envie – le besoin – de le revoir est plus forte encore alors je reste assise le dos bien droit, les yeux perdus dans la danse des barmen qui s’activent de l’autre côté du comptoir. Et soudain, la cloche de la porte d’entrée tinte de ce bruit familier commun à tous les cafés et il est là et au premier regard il me voit.

Il me reconnaît, sans hésiter.

Il rejoint la table, rapidement et arrivé devant, il marque un arrêt, interrompt son mouvement. Je me lève doucement.

« Bonjour Elise »

« Bonjour Mathieu »

Je me glisse hors de la prise de la table et lentement je m’approche et le prend dans mes bras. Délicatement, il enroule les siens autour de moi et embrasse tendrement mes cheveux. Il ne me serre pas et après ce qu’il faut d’instants de sa chaleur, de son parfum, je me détache et recule d’un pas. Je le regarde et lui aussi. Cela me semble durer longtemps, le temps suspendu.

« On s’asseoit ? »

J’acquiesce

« Tu vas bien ?

– Je vais mieux.

– Tu m’as manqué Elise.

– Toi aussi – je respire profondément – énormément. »

Nous restons un long moment silencieux à nous dévisager encore. Lui aussi semble avoir vieilli. Je veux parler mais déjà le serveur nous interrompt et note sur son carnet, deux chocolats chauds.

*

Lui

J’allais être en retard et je ne pouvais m’empêcher de me demander jusqu’à quel point ce n’était pas un fait exprès. Ces six mois passés dans l’appartement vidé de sa présence avaient été longs, souvent ternis d’une tristesse diluée, ravivée par un vêtement tombé derrière le canapé, une chanson sur laquelle on a trop souvent dansé, une expression volée à celles qu’elle employait tout le temps. Avant. Et puis, la culpabilité.

Durant ces six mois, elle avait refusé mes visites ; même après que les médecins aient levé l’interdit. Elle n’était pas prête, elle ne voulait pas que je la vois ainsi au milieu des murs vert pastel de l’établissement. Elle voulait réussir à réassembler les pièces d’un puzzle dont elle me voulait exclu par peur de nous briser aussi comme elle avait bien malgré elle tenté de le faire avec son corps. Elle m’avait dit « je ne veux pas t’empêcher de vivre ta vie » et si j’avais voulu protester, elle n’avait rien voulu entendre tout comme je n’avais rien fait de ce que cela sous-entendait. Je me souviens de l’eau qui coule dans la salle de bain, après les repas, de ces liens qui ne se font pas et des vêtements qui s’accumulent, dissimulent, des larmes qu’on sèche et des éternuements qu’on feint, « tu comprends, c’est ma rhinite qui revient ». Je me souviens l’aveuglement complaisant parce « non, ça ne se peut pas, mon Elise, elle ne ferait jamais ça ». J’arrive à l’angle de la rue et soudain je la vois à travers la vitre transparente brillant des reflets du ciel gris. Je m’approche jusqu’à la voir distinctement. Elle a le regard perdu quelque part à l’intérieur de la salle et de temps à autre son visage s’éclaire d’un fantôme de sourire.

Avant, elle était belle. Aujourd’hui elle l’est toujours autant mais sa beauté est devenue touchante, comme si toutes les blessures avaient fait remonter jusqu’à la peau, tout ce qu’elle était. On voit encore un peu, en transparence, l’ombre des creux, les cernes bleutées, la peau diaphane. Pourtant il y a les lèvres rouges, les joues rosies, les yeux brillants des heures difficiles autant que de l’esprit pétillant. Saurais-je l’aimer comme elle a besoin qu’on l’aime ? Saurais-je me pardonner ?  lui pardonner ? J’entre et il y a sa voix, ses mots, mon nom délié par sa langue, la musique chantante et soudain le corps fragile qui vient se poser contre le mien. J’approche mon visage de ses cheveux et me laisse emporter par les notes de mûre qui rappellent à ma mémoire le chemin hors du noir.

*

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