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Le journal d’Anne Frank, la pièce.


« Quiconque lira le journal de ma fille comprendra la bêtise du racisme. »

Il n’est pas une seule ligne de cette adaptation pour le théâtre du Journal d’Anne Franck écrite par Eric-Emmanuel Schmitt qu’il faille raturer. A la deuxième citation qui, criante de vérité, me laissait démunie sur mon siège, terrifiée de voir ces mots s’effacer pour jamais de ma mémoire qui travaillait à les répéter encore et encore pour ne perdre ni leur ordre ni leur clarté bouleversante, je craquais et sortais un papier, un stylo pour garder une trace, n’importe quoi, qui me permette de les rappeler sûrement et pour longtemps à mon souvenir.

Le journal d'Anne Frank, la pièce - Sortie Paris - Culture - Histoire - Mémoire - Miss Blemish

ANNE – Certains jours j’ai honte d’être gaie.

OTTO FRANK – Faudrait-il que tu pleures toute la journée ?

Le point de vue adopté est celui du père d’Anne Frank, Otto Frank, interprété avec une pudeur et une dignité infiniment justes par Francis Huster. Ce père qu’Anne chérissait tant, est seul sur la scène lorsque la lumière s’éteint enfin sur les spectateurs. Il attend à la gare ses filles qui ne rentreront jamais. La nouvelle de leur mort apporte avec elle le journal d’Anne, laissé derrière elle dans leur cachette et conservé précieusement par l’amie sans qui ils n’auraient pu se cacher des nazis. Commence alors, depuis le bureau de ce père qui n’a de cesse de se blâmer de n’avoir pu protéger, chérir et offrir d’avantage à ses filles, un dialogue avec le passé, un dialogue médié par les mots d’Anne.

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OTTO FRANK – Je ne serai plus jamais seul puisque j’ai le double de souvenirs.

Pour matérialiser ce dialogue, Steve Suissa le metteur en scène sépare l’espace exigu qui tient lieu de bureau à Otto et le reste de la scène en arrière, grande et cachée par des panneaux qui, uns à uns, à mesure que les souvenirs se feront plus clairs, se lèveront pour recréer les jours passés de l’Annexe où Otto, sa famille et leurs amis se sont cachés. Lorsque le père lit, c’est la fille sur la scène juste derrière, assise sur son lit ou devant son bureau qui écrit et lit les péripéties de ce quotidien qu’elle nous conte. Il l’interroge, l’interromps, réfléchit, poursuit sa lecture et enfin se remémore rejoignant ses souvenirs comme il gagne l’arrière-scène où il prend part au souvenir, incarnant à nouveau l’homme captif de l’Annexe qu’il fut pendant la guerre.

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OTTO FRANK – Je voulais le laisser dormir (le journal d’Anne entreposé au coffre) et c’est moi qui ne dors plus.

Tous les comédiens et tout particulièrement la comédienne qui interprète Anne jouent à la perfection. Je n’avais encore jamais eu le privilège de voir quiconque jouer avec une telle intensité. Roxane Duran donne vie à Anne avec tant de véracité, d’énergie et de relief que tout n’en devient que plus réel. Elle donne à son rôle sa dimension humaine et rend vie à cette personne qui n’était ni de carton ni de papier, mais qui aimait, mangeait, jouait, riait, pleurait, écrivait. Cette jeune fille qui devenant une femme nourrissait tous les espoirs, toutes les attentes mais toujours et surtout cette envie d’être heureuse coûte que coûte. Pendant cette pièce, j’ai réussi à oublier les acteurs pour ne plus voir que les personnages.

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ANNE FRANK – Un jour nous pourrons être humains et pas seulement des Juifs.

Mais en allant voir l’adaptation du Journal d’Anne Frank, j’avais peur de ne pas supporter de voir ce que j’avais lu les yeux à demi-clos, en plusieurs fois, en refermant parfois le livre trop vite ne supportant pas l’angoisse de savoir la fin avant qu’elle n’arrive sans pourtant savoir exactement quand elle arriverait. J’avais peur de ne pas réussir à contenir mes larmes.

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ANNE FRANK – Un bon éclat de rire serait plus efficace que dix de ces comprimés (de valériane).

Il n’en fut rien. Même à l’annexe, trompant la peur, il y avait la joie. Celle des moqueries taquines, celle des bons mots et des jeux de mots, celle des insinuations, de l’arrivée des provisions et des livres de la bibliothèque, celle des premiers émois et des débats mais de la joie tout de même. Celle de la vie plus forte que la terreur. Du rire, des éclats, de l’espoir coupés en plein vol par le moindre coup tapé contre la porte. On est ému, on tremble, on sursaute, souvent, mais on rit aussi à gorge déployée car même la fuite ou la captivité entre ces murs exigus n’auront su avoir raison de l’insolence joyeuse et toujours à propos de cette jeune fille qui n’en avait pas fini d’étancher sa soif de vie.

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Ne vous trompez pas à la faveur de la fadeur de ma chronique et allez découvrir par vos propres yeux cette adaptation bouleversante.

Vous en ressortirez grandis.

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Théâtre Rive GaucheRue de la Gaîté, Paris

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Quand souffle le vent du nord de Daniel Glattauer


« Nous créons des personnages virtuels, imaginaires, nous dessinons l’un de l’autre des portraits robots illusoires. Nous posons des questions dont le charme est de ne pas obtenir de réponses. Oui, nous nous amusons à éveiller la curiosité de l’autre, et à l’attiser en refusant de la satisfaire. Nous essayons de lire entre les lignes, entre les mots, presque entre les lettres. Nous nous efforçons de nous faire de l’autre une idée juste. Et en même temps, nous sommes bien déterminés à ne rien révéler d’essentiel sur nous-mêmes. « Rien d’essentiel », c’est-à-dire ? Rien du tout, nous n’avons encore rien raconté de notre vie, rien de ce qui fait notre quotidien, rien de ce qui est important pour nous. »
 
 
Quand souffle le vent du nord de Daniel Glattauer - Culture - Lecture - Miss Blemish
 
Emmi et Léo ne se connaissent pas. Ils ne se sont jamais vus. Ils ignorent même jusqu’au prénom de leur interlocuteur lorsque leur correspondance commence. Une lettre en plus dans une adresse de messagerie et la machine est lancée. D’une banale erreur de saisie naît une amitié qui peu à peu se transforme en une véritable addiction. Une addiction aux mails qu’ils échangent. Une addiction à ce monde, à cet inconnu pourtant si familier qui n’a pas d’autre visage que celui qu’ils lui donnent, à cette île imaginaire, ce pont virtuel entre leur deux réalités, cet échappatoire où ils déversent leurs joies, leurs peines, font de vaines tentatives d’humour, réfrènent leurs penchants ironiques, cyniques, caustiques et s’attachent au fil des jours, des heures, des minutes passées face à l’écran, dans l’attente d’un signe, de quelques lignes supplémentaires qui viendraient enrichir leur histoire qui naît à peine.
 
Dans ce jeu de chasse à la souris où s’ils se cachent de l’autre désespérément ce n’est que pour mieux se révéler tels qu’ils sont, loin de leur contingence, de leur physique, des carcans du quotidien, libérés par l’anonymat, les pages défilent vite, trop vite. Emportés par cet échange, nous nous prenons dans l’attente de la réponse, du dénouement, de la suite. C’est tout ? En resterons-t-ils là ? Se contenteront-ils de ne rester que des inconnus l’un pour l’autre ? Des thérapeutes réciproques cachés derrière un écran ? J’ai lu ce livre en une journée. 348 pages dévorées, englouties. J’ai acheté le tome suivant le lendemain. Une fois lancé, vous vous retrouverez enchaînés à cette histoire, attachés aux personnages si humains, si authentiques. Cet échange, cette véracité qui suinte, l’authenticité qui se dégage de chaque mail, l’honnêteté, la spontanéité de leur écriture vous convainc au fil de leur correspondance que jamais ils n’auraient pu établir un même lien s’ils s’étaient rencontrés de manière conventionnelle, dans un café, au cinéma, dans la rue, au restaurant. Parce qu’ils auraient peut-être voulu se plaire mutuellement, se séduire l’un l’autre ou au contraire l’auraient trouvé fade et sans intérêt. Il n’y avait aucun enjeu de ce type lorsqu’ils se sont croisés pour la première fois. Juste des mots, des phrases qui les reliaient. Leurs mots se sont reconnus, se sont plus, leur ont permis de se montrer tels qu’ils étaient, avec leurs doutes, leurs peines, leurs joies, leurs faiblesses. Ils n’avaient aucun motif de se cacher de l’autre, aucun enjeu, aucun intérêt. Et c’est ce qui donne à Quand souffle le vent du Nord de Daniel Glattauer toute sa magie.
 
Quand souffle le vent du nord de Daniel Glattauer - Culture - Lecture - Miss Blemish
 
Je ne ferais pas d’article sur le second (et pour le moment dernier) tome car se serait révéler des ressorts du premier… Je vous confierais juste qu’en ouvrant La septième vague, j’ai eu l’impression de retrouver Emmi et Léo comme de vieux amis d’enfance. Ces deux livres sont excellents, incontestablement. Ils vous feront rire, espérer, attendre, ils vous émouvront et vous feront passer de délicieuses soirées en compagnie de leurs héros.
 
Quand souffle le vent du nord
Daniel GLATTAUER
Le livre de Poche
 
La septième vague
Daniel GLATTAUER
Grasset
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Les Déferlantes Claudie Gallay


« Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m’ont fait peur.
Il faisait tellement nuit. A plusieurs reprises, j’ai cru que le vent allait arracher le toit. J’entendais craquer les poutres.
J’ai allumé des bougies. Elles fondaient, des coulées de cire blanche sur le bois de la table. L’étrange pellicule brûlante. Dans la lumière d’un éclair, j’ai vu le quai, il était inondé comme si la mer était remontée sur les terres et avait tout englouti. »
Les déferlantes Claudie Gallay - Roman - Critique - Culture - Lecture - Miss Blemish
C’est un soir de tempête que Lambert débarque dans ce hameau de la côte Bretonne, la Hague. Ce hameau qui lui a dérobé ses parents et son frère. Cette même mer déchaînée qui n’a rendu que deux des corps. Une histoire de tempête, une histoire de phare, une histoire de famille, une histoire de village. A travers le quotidien d’une ornithologue, dont on ne connaît pas le nom, cachée derrière des pronoms personnels impersonnels et des « tu » lancés au hasard des conversations familières dans le bar du village, on découvre la vie d’une bourgade avec ses habitants comme autant de membres d’une même famille distordue écrivant la même histoire avec leurs imperfections, leurs bizarreries, leurs blessures et leurs secrets.
 
Les Déferlantes de Claudie Gallay me laisse étonnement perplexe, et c’est avec un certain malaise que je me retrouve à chercher les mots pour écrire cette chronique, parce que ce qu »il livre est aussi étrange que prenant. C’est en commençant à rédiger ce billet que je me suis aperçue que la narratrice était restée anonyme derrière son statut… celle qui nous avait confié au fil de page ses angoisses, ses impressions, ses pensées, sa vie, ne nous avait même pas donné son nom. Peut-être est-ce pour cela que l’identification au personnage n’était que plus réussie, tenace, palpable. Derrière ce Elle qui parsemait les dialogue, ces Je dont elle ponctuait sa narration, nous pouvions tout aussi bien nous cacher nous aussi…
 
Ce livre est étrange car il ne contient, au premier abord, aucun des ingrédients d’un succès littéraire. On suit le quotidien banal s’il en est d’une ornithologue (on a vu des personnages plus porteurs tout de même), dans une bourgade isolée, en proie à un deuil douloureux et le récit s’ouvre sur une scène de tempête : le décor est planté. Pourtant, sitôt mis le nez entre ces pages, on se surprend à dévorer les brèves de comptoir, à se prendre d’affection pour tous ces protagonistes si singuliers, si différents, si riches qui font le sel du récit, à rêver des côtes bretonnes avec nostalgie, comme si nous aussi, nous n’aspirions qu’à contempler l’océan jusqu’à l’épuisement. Ainsi, je rêve maintenant de déposer mes bagages dans quelque petit hôtel donnant sur la plage, à me balader le matin avant même d’avoir songé à petit déjeuner, les pieds dans la mer, les jeans retroussés, à marcher dans les traces de ce roman surprenant. Ce n’est pas un coup de cœur classique, c’est livre qui vous transporte malgré vous, qui vous ramène à lui égoïstement, possessif comme un conjoint jaloux, un livre idéal pour les vacances lorsque lire toute une matinée apparaît comme une activité des plus raisonnables.
Les déferlantes
CLAUDIE GALLAY
Editions J’ai Lu
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