ECRIRE

J’aime


Lors de la dernière séance de notre atelier d’écriture de l’année, nous avons tant parlé qu’il ne restait plus suffisamment de temps pour nous pencher sur la deuxième proposition d’I. C’est là qu’elle nous a proposé, pour profiter tout de même des quelques quarante-cinq minutes qui restaient encore de faire une liste de « j’aime ». Moi qui pensais cet exercice venu tout droit de l’imagination de Caro du blog Pensées by Caro qu’on ne présente plus, j’ai été étonnée d’apprendre qu’en fait, il s’agissait d’un exercice assez courant d’écriture.

En quinze minutes c’était plié, nous avions tous une liste de choses aimées. Lorsque j’eus fini de lire ma liste, I. fit la réflexion suivante : « Vous avez remarqué ? Ce ne sont que des choses simples, de toutes petites choses du quotidien, le meilleur de celui-ci. »

Parfois cela désarçonne de voir qu’au milieu de la cacophonie, là, il y avait quelqu’un pour écouter. Ces j’aime sont finalement la droite ligne des sourires de la semaine, un brin plus atemporels peut-être, mais toujours aussi délicieux à écrire.

Avant de vous confier une liste (encore plus étoffée que celle que j’avais eu le temps de composer jeudi soir) je vous invite à vous prendre au jeu et à composer votre propre liste de j’aime. Une liste ponctuelle et provisoire, un vrac sans ordre et sans logique de tout ce qui vous fait sourire au quotidien, de tout ce qui vous rend la vie plus belle. Vous pouvez la poster dans les commentaires ci-dessous ou en faire article (sans oublier de me laisser le lien pour que je puisse vous lire !).

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C’est parti ? On aime ?

J’aime l’odeur de la pluie d’été. Pleine de terre et de poussière, une odeur chaude dans la fraîcheur retrouvée. Une odeur de vacances.

J’aime le hall de l’aéroport quand je reviens vers vous.

J’aime la route à perte de vue, conduire les fenêtres baissées pour n’aller nulle part vraiment, juste vers l’horizon.

J’aime aller au cinéma seule pour ces quelques instants encore pleins du film lorsque la lumière se rallume. Ce temps où le film résonne encore et où il n’est pas encore temps d’en parler.

J’aime que mon frère qui maintenant est bien trop grand reste mon petit frère quand même.

J’aime sortir à cette station-ci tous les matins parce que je travaille là. C’est encore un peu irréel, je crois.

J’aime le hasard qui fait bien les choses.

J’aime tes bras, surtout quand ils sont autour de moi.

J’aime le lemon curd, le jus de citron, la citronnade. J’aime le citron.

J’aime capituler pour la facilité et manger un McDo semi-coupable devant une série télé.

J’aime Marc Lavoine. Je l’aime depuis que, soudain, de ces chansons que je connaissais par cœur pour les avoir entendues trop souvent à la radio, j’ai écouté les paroles. Je l’ai aimé à cet instant où il a mis des mots sur tout ce que je n’avais plus besoin d’expliquer. Et j’aime chanter « Moi qui ne croit plus guère à l’amour » en n’y ayant jamais cru autant qu’à cet instant bercée par sa voix suave.

J’aime lire mes mots et n’avoir pas envie de tous les rayer. J’aime en avoir à garder, à choyer, à mieux entourer.

J’aime ces rencontres dont on ne sait pas bien encore où elles nous mènent si ce n’est vers des jours peuplés d’encore plus de sourires.

J’aime les touristes, leur regard plein d’amour sur mes quartiers. J’aime suivre leurs yeux émerveillés vers les beautés qui parfois se soustraient dans l’habitude à mes sourires. J’aime prendre ces photos d’inconnus au fil de mes balades, m’arrêter, dire « Souriez ! » et voir en direct leur souvenir de demain. Fabriqué entre mes mains.

J’aime avoir hâte d’être déjà à demain.

J’aime les muffins double-chocolat du relai H, l’odeur du chèvrefeuille et les siestes d’été sur la balancelle abritée sous l’avant-toit.

J’aime étendre du linge le matin, l’étendage dans ma chambre faute de place ailleurs et le soir rentrer, une douce odeur de propre et de lessive pour m’accueillir.

J’aime cuisiner pour vous, eux, tous. Penser les ingrédients, les mariages, les recettes. Faire mes courses en choisissant chaque produit avec soin et amour, puis, quasi religieusement, un CD quelque part posé dans une chaîne en fond sonore, préparer, goûter, peaufiner, inventer, créer, improviser. Et soudain, vous tous à la porte.

J’aime à reconnaître au hasard d’une BO un morceau pour l’avoir joué il y a ce qui semble fort longtemps sur un clavier aujourd’hui abandonné.

J’aime rêver, les yeux au plafond, les yeux dans les étoiles, mes yeux dans les tiens.

J’aime aimer.

J’aime la lumière de fin d’après-midi des journées volées entre printemps et été.

J’aime écrire, vous écrire. J’aime être ici sur ces pages et vous retrouver toujours au rendez-vous. Chaque fois cela m’émeut tant que je peine à croire que ce soit réel. Que vous soyez toujours là. Merci pour cette joie-là…

J’aime reprendre la course à pied en me demandant toujours pourquoi diable j’avais arrêté… j’aime courir le soir en rentrant de ma journée, évacuer sur le bitume tout ce qui s’y est passé. Reprendre pied.

J’aime échanger ce sourire et ce bonjour, chaque matin en arrivant, avec les secrétaires adorables du service. J’aime par cette complicité faire, un peu, partie de l’équipe.

J’aime acheter des magazines sans avoir pourtant le temps de les lire.

J’aime les couronnes des rois de ma maman au sucre et au safran. Entendre le sucre crépiter lorsqu’on en plonge des parts généreuses au cœur moelleux et clair dans du chocolat chaud brûlant.

J’aime l’avocat lorsqu’il se marie au thon (meilleure salade ever : je vous conseille vivement)

J’aime le mois de mai, cet espoir en l’été.

J’aime le melon.

J’aime passer devant les fleuristes et sourire aux bouquets.

J’aime le miel d’oranger sur du pain de mie, de la brioche et surtout sur la brioche au géranium de la petite boulangerie à laquelle s’approvisionnent nos amis Réunionnais…

Pendant qu’on y est, j’aime les petits déjeuners. Gourmands, à deux ou en vous lisant, j’aime ces instants. Et puis, le petit déjeuner, c’est le meilleur repas de la journée.

J’aime la fleur d’oranger, une goutte dans un gâteau, une crème, une madeleine, vaporisée au creux de mes poignets ou sur nos oreillers.

J’aime la première cuillerée de glace au yaourt. Cet instant arraché au paradis.

J’aime…

 

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Dans les cheveux d’Anna


Anna. La lumière pâle filtre à travers les rideaux de lin. Les rayons affranchis des persiennes viennent chatouiller ses paupières bleutées encore closes. Dehors, la rumeur de l’été engourdi sous la rosée fraîche monte. Bientôt il ne restera plus rien de cette douce quiétude offerte par les premiers instants de L’Aurore.

Anna. Sous les draps blancs je devine son corps encore pressé contre le mien. Sa peau diaphane, mouchetée d’un brun-roux clair apparait plus douce et blanche dans cette clarté qui se refuse qu’hier sur les quais sous la Lune où elle était si belle.

Anna. Ma main court sur son bras comme nos pas sous la pluie battante. Je brûle de la réveiller comme je savoure chaque instant volé à son sommeil. Ses joues sont encore rosies de la veille et ses cheveux défaits. Taquins ils chatouillent mon cou mais rien en moi ne souhaite se soustraire à la douce et rieuse caresse.

Anna. Je la regarde dormir sachant qu’elle va partir. Elle appartient à l’ailleurs et à d’autres mains. Dans son regard d’eau je sais qu’elle y retournera malgré tout ce qu’elle n’y trouve pas.  Mon coeur se serre, son parfum le dénoue. Il flotte autour d’elle toujours cette odeur de miel. Je passe mes doigts sur les cheveux roux et fins qui essaiment sa nuque. Je voudrais l’embrasser mais je ne peux pas. À cet instant où elle dort encore c’est comme si j’etais à elle, et elle à moi.

Anna…

Anna - Miss Blemish

Crédit photo : cestaccessoire.tumblr.com

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Une goutte


une goutte - nouvelle - Miss Blemish

Nous vivions dans une grande bâtisse perdue dans la campagne vosgienne. Pierres apparentes, escaliers dont la troisième marche craque lorsqu’un pied un peu balourd vient s’y poser, parquet aux échardes acérées, tomettes d’antan contre les murs de la cuisine que nous n’avions pas eu le coeur de déposséder de son vieux four à bois pourtant éteint depuis longtemps.

Chaque matin Virginie, ma femme, s’exerçait sur les touches usées du piano trônant au milieu de notre salon. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été accordé. Depuis quelques temps déjà les notes grinçantes avaient tout perdu du charme qu’elles prenaient à l’aube de nos premiers matins d’amoureux. Dieu que l’avenir prenait alors des teintes autres que celles d’aujourd’hui…

Du premier étage me parvenait le bruit sourd des gargarismes matinaux de mon beau-père.

Dans un évier vomissant de vaisselle sale, je venais apporter ma tasse à l’édifice, je n’avais pas le coeur de m’atteler à la tâche maintenant. Une grande lassitude m’étreignait tout entier. Je montais rejoindre notre appartement au deuxième étage de l’ancienne ferme.

Je ne prenais pas la peine de fermer la porte de la salle de bain, déjà je laissais couler l’eau dans la baignoire. Par terre, sa serviette. Les dents serrées, je me penchais pour la ramasser. Je la pliais, en deux puis en quatre et la reposais à sa place sur ce portant installé par mes soins plusieurs mois auparavant. Je récupérais son linge sale pour le mettre dans la corbeille au pied de laquelle elle l’avait négligemment jeté. Mes mains crispées sur la dentelle de ses dessous, je contenais avec peine la rage que je sentais bouillir, grandir, menaçant à chaque instant de déborder.

Saisissant une éponge, j’essuyais les traces de dentifrice et de fond de teint laissées dans l’évier. Je me découvrais dans le miroir, livide sous la lumière pâle. Depuis combien de temps n’avais-je pas souri ? Pas de ces sourires polis, de convenance, non, un vrai et franc sourire que ne peut faire naître qu’un bonheur tout aussi franc ?

La baignoire était remplie, j’éteignais l’eau, me déshabillais promptement en prenant soin de plier mon pyjama que je déposais à sa place sur l’étagère et me glissais dans l’eau brûlante. Le silence revenu, la chaleur et les vagues effluves de savon parvinrent tout juste à m’apaiser assez pour que je puisse fermer les yeux et cesser de fulminer. Le robinet fuyait certes encore un peu mais le clapotis de l’eau sur la surface stagnante m’était agréable. Une pâle reproduction des journées pluvieuses passées au lit avec elle, sous le velux, tous deux bercés par le murmure de la pluie tapageuse. Elle, si loin d’ici.

Me tirant brusquement de mes douces pensées, ma nostalgie et mes regrets dilués dans l’eau chaude, la porte s’ouvrit soudain sur ma femme qui avait aussi peu d’égard pour l’intimité qu’elle n’en avait pour le rangement. Après tout je n’étais rien de moins qu’un meuble de plus dans sa collection déjà floride. Je la regardais s’affairer prestement, s’habiller sous mes yeux, sans un regard, se contorsionner dans sa robe étriquée. Se rappelant soudain que j’étais là, elle s’accroupit au bord de la baignoire et caressant machinalement mon bras puis mon visage :

« Papa va ramasser les asperges aujourd’hui, tu nous cuisineras ton risotto ce soir ? »

C’est étrange cette goutte. Plic. A la surface. Ce petit rien ajouté à tous ces autres qui n’étaient pas d’avantage et qui pourtant, mis bouts à bouts finissent par former cette mer gigantesque séparant nos deux continents jadis unis.

Je lui souris.

Je lui murmurais : « Bien sûr ma chérie »

Je caressais son bras.

Je lui rendais son baiser.

Je lui dit : « A ce soir ! »

Puis encore : « Bonne journée mon amour »

Je regardais une dernière fois son corps dans sa robe criarde et étriquée.

J’attendis d’entendre la porte se refermer et le moteur de sa voiture vrombir pour sortir de l’eau. Dans l’air flottait encore les traces de son eau de toilette vanillée bon marché. J’enfilais un jean que je ne pris pas même la peine de choisir. A refaire peut-être y prêterais-je plus de soin, peut-être choisirais-je celui, bleu marine, que m’avait offert ma soeur pour mon vingt-neuvième anniversaire. Un tee-shirt, une chemise, un pull et ma veste. Je vidais de ses quelques billets gardés avec soin pour son anniversaire prochain le premier tiroir de la commode. Je regardais autour de moi. Je déposais sur la table de nuit mon alliance, sans pouvoir me refuser cette petite cruauté, cette menue vengeance. J’aurais voulu hurler. Je n’en fis rien. Il n’y eut que le bruit du métal sur la tablette usée. Dans ma poche, j’emportais un livre, le premier de la bibliothèque qui me vint. La condition humaine de Malraux. Au milieu de tout ce muet vacarme, cela m’arracha un demi-sourire, puis un franc sourire jusqu’à en rire aux éclats. Rien ne parvenait plus à me calmer devant mon océan de liberté retrouvée.

J’allais embrasser belle-maman, dans son fauteuil regardant comme chaque matin Amour Gloire et Beauté. Comme chaque matin elle me dit : « Tu es un gentil garçon tu sais ». Elle ne remarqua pas l’anneau qui à mon doigt manquait.

Mon beau-père déjà dans les champs m’adressa de loin un de ces saluts bourrus qu’il voulait virils mais ce matin-ci la joie que ce fut le dernier l’emporta sur mon mépris. Je jubilais.

J’entrai dans ma voiture. Réglage du siège, dossier, appuie-tête, rétroviseurs, volant, ceinture, contact. J’abaissais le frein à main et démarrai, quittant la cour dans le crissement des graviers.

Je gardais l’ivresse de la musique pour plus tard. Arrivé sur la place de notre petit village, je m’arrêtais au distributeur. Je retirais tout ce que ma carte me permettait. Je repris la route aussitôt les billets crachés par la fente clignotante. Il n’y aurait jamais assez de distance entre moi et cette vie-là à laquelle j’avais déjà sacrifié tant de temps. Je n’irais pas au travail ce matin ni plus aucun autre matin. Je n’aurais plus à supporter les sarcasmes et le rire tonitruant et grossier de Nicole. Au plaisir de la route défilant à perte de vue s’ajoutait celle de ces années passées dans cette léthargie molle et frustrée. Je sentais mon coeur battre, la musique taper avec lui contre ma poitrine, le vent fouetter mon visage. Tout semblait plus net, ma vue comme débarrassée de tous ces filtres poussiéreux laissés trop longtemps entre moi et la réalité.

Je ne m’arrêtais qu’à la nuit tombée. Nice, la mer méditerranée. Et elle qui quelque part dormait.

 

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