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L’atelier des jolies plumes – When I met the one


Rencontre - l'atelier des jolies plumes - Miss Blemish

Il est des instants où la vie semble se mettre sur pause. D’autres où elle s’affole, d’autres encore où elle flâne. Et puis il y a ces instants où elle fait tout à la fois dans une fébrilité sereine et pressée. Des instants d’évidence angoissée où tout se mélange, tout se rencontre, tout se bouscule. Des instants où c’est justement là, l’Instant. Cet instant où c’est toi, moi, nous, tout et déjà, enfin, encore. Cet instant où ton corps qui m’étreins dit toujours là où nos lèvres murmurent à peine le premier bonjour.

J’ai rencontré Élise un soir d’automne. Il pleuvait à verse comme le veux cette saison en Écosse : le pub ne cessait de se remplir des promeneurs insouciants pris par surprise par la pluie qui avait étonnement pris congé depuis seize heures. J’étais accoudé au bar observant distrait le serveur qui s’agitait en rythme en attendant ma pinte réglementaire. Entre brun et roux, barbu, une chemise à carreau, un serveur écossais né. Il faisait chaud, moite, le parquet glissait, crissait mais la douce lumière orangée qui baignait le bar surchargé où l’on se hêlait de toutes parts dans une joyeuse cacophonie suffisait à faire oublier à chacun le déluge qui les avait rassemblés autour d’un verre.

C’est un léger courant d’air qui, m’arrachant un frisson, me fit me tourner vers la porte battante au moment où elle entra. Elle était trempée au point que ses cheveux châtains clairs commençaient à frisotter sur ses tempes fines et fragiles. Mais ce ne sont pas ses cheveux ni mêmes ses vêtements gouttant tout leur saoul sur le plancher déjà bien amoché qui retinrent en premier mon attention. Non, ce que je vis en premier ce sont ses énormes lunettes cerclées d’un brun moucheté encadrant de grand yeux noisettes. Elle laissa glisser son long et fin parapluie noir à pois blancs dans le seau prévu à cet effet qui déjà débordait puis, passées quelques secondes d’incertitude où elle balaya rapidement la salle du regard, un brin anxieuse, s’approcha du bar. Elle prit place sur le dernier tabouret laissé libre, sur le côté du comptoir me laissant aux première loges pour la contempler. Tout chez elle respirait la douceur. Elle glissa quelques mots au serveur qui approchait puis retira son manteau, un trench noir, découvrant une blouse vaporeuse blanc cassé à motifs bruns ou bordeaux. Un nœud venait épouser le bas de son décolleté couleur de lait, un débardeur sombre laissait secret un soutien gorge que son chemisier n’aurait pas su cacher. Elle sortit un calepin de sa sacoche en cuir ainsi qu’un stylo.

Le serveur posa une tasse fumante devant elle. Avait-elle porté son choix sur un thé ? Un chocolat ? Pourquoi pas même un cappuccino ? Elle avait ce petit air de working girl des villes, la hardiesse en moins, cette douce sérénité qui illuminait ses traits en plus qui rendait le café probable… Je regardais ses mains l’une tenant délicatement sa tasse, l’autre faisant tournoyer une cuillère pour dissoudre le morceau de sucre qu’elle venait d’y glisser. Je n’avais jamais vu tant d’élégance dans une attitude pourtant si discrète et aisée. Elle souriait dans le vide. Elle était belle. 

Puis elle leva la tête et nos yeux se croisèrent. Boum. Un grand fracas. À ces prunelles fixant maintenant muettement les miennes répondait le plus grand des naufrages en mon sein. Je ne sais si je trouvais la force de lui sourire en retour dans cette presse étouffante qui m’enserrait tout entier. Mais je ne la quittais pas des yeux. Elle non plus. Elle me regardait, toujours souriante, sans ciller ni hésiter. Avec sa bouche sur laquelle mes yeux s’attardait je réalisai plein d’effroi, un gouffre insondable s’ouvrant sous moi, que jamais je n’avais connu pareille sensation dans toute cette vie de « Je t’aime » qui soudain passaient de l’émoi tremblant au plus grand des simulacres. Ma vie passée à me fourvoyer. Je la regardais encore, elle si lumineuse au milieu de la pénombre qu’elle venait de jeter sur ma vie. Je finis par lui sourire, aussi fort que je pouvais sourire, espérant que mes yeux disent tout ce qu’elle était trop loin pour entendre. C’était elle. Cette « Elle » avec un E majuscule et des trémolos dans la voix, cette « Elle » que je n’attendais pas, que je n’attendais plus, cette « Elle » dont j’avais bradé la place à une autre qui n’avait que faire de moi.

Je me levais, elle aussi. Nous nous retrouvions à mi-chemin. C’était simple, naturel, surnaturel et pourtant si évident. Elle. Elle qui, ses grands yeux dans les miens, coula ses bras autour de moi, enfouit son visage contre mon torse, m’inonda de sa chaleur et de son odeur de cannelle. J’humais ses cheveux châtains clair et la serrais, si fort. Je volais tout ce que je pouvais prendre à cet instant, la moindre petite parcelle de cette joie qui à peine dévoilée se dérobait déjà. Je m’écartais. Elle était… tellement belle. Ses lèvres vinrent trouver avec douceur les miennes. Sucrées. Elle avait finalement commandé un chocolat chaud. Je goûtais à sa langue goût crème comme au meilleur des desserts, mes mains autour de son visage. Je sentais son souffle, sa poitrine se mouvoir contre mon torse, ses mains s’appuyer d’avantage contre mon dos. C’était Elle, c’était moi, c’était nous et c’était pourtant déjà la fin. Je la regardais encore un instant, muselant toutes ces promesses que je ne saurais tenir alors même qu’elles brûlaient mes lèvres. Je tus notre demain. J’enfilais prestement ma veste de cuir et sortais, aussi vite que je le pus. Je suffoquais. Comment retourner à la morne vie qui était mienne maintenant que j’avais entr’aperçu ce à quoi pouvait ressembler le bonheur ? Je m’éloignais rapidement remontant la rue, des larmes masquées par la pluie battante au bord des yeux.

Cet article a été rédigé dans le cadre de L’Atelier des Jolies plumes, un atelier d’écriture entre blogueurs et blogueuses amoureux des mots.

Intéressés ? Envoyez-nous un petit mot à latelierdesjoliesplumes@gmail.com

Les jolies compositions des autres participantes : XelouCarnet Positif – Mademoiselle Coquelicot – Ma Vie de Brune – Envie de Poésie – Maman en devenir – Rose doit s’épanouir – I feel blue – Tous ces gens dans ma tête – Lizzie AustenIllyria 

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Amours de comptoir – nouvelle


amours de comptoir - nouvelle - Miss Blemish

Terminer un texte. Raconter une histoire, décider de ce qu’il adviendra. Souvent je n’en ai pas le cœur. Décider. Dira-t-elle oui, dira-t-elle non, partira-t-il finalement, s’aimeront-ils enfin, le chemin bifurquera-t-il là où les premiers mots se profilaient déjà ? Manque de temps, atmosphère non propice, je terminai cette nouvelle, douloureusement, par l’histoire d’Amélie entre le vendredi soir et le samedi qui sonnerait la clôture des participations au concours organisé par Bibliocratie sur le thème du Bistrot jusqu’à en arriver en retard au rendez-vous que nous avions près du Canal Saint Martin Camille et moi. Si je n’avais pas eu cet ami pour me relire à cet instant et me dire « Envoie ! », certainement cette nouvelle serait resté au mieux un article, au pire un autre embryon abandonné dans mes brouillons. Puis parfois la vie fait que les choses s’alignent dans un certain ordre et que l’on finit par cliquer. Cet article trouve donc pleinement sa place dans la catégorie « Et soudain prendre le risque… » du blog…

Bistrot, premier sujet sur lequel I. de notre atelier d’écriture hebdomadaire nous faisait travailler, premier thème propulsant mes mots hors du cadre. Cela fait trembler un peu l’amoureuse superstitieuse des signes que je suis. Joli hasard.

Dans cette nouvelle je voulais raconter une histoire via leurs histoires, camaïeu d’instants abrités par ces mêmes murs qui abritent le plus grand des ballets, celui de la vie qui se joue autour d’un verre de vin, d’un café ou d’un jus d’ananas… Faire transparaître l’unicité dans la pluralité de nos amours. Ce sont des fragments, des photos en mots, c’est un essai que je vous livre ici avec beaucoup, beaucoup d’humilité en ayant pleinement conscience de sa faiblesse, de sa fragilité mais pourtant certaine de son authenticité.

Si après votre lecture, cette nouvelle vous a touché je vous invite à vous rendre par là et à y laisser un petit cœur pour soutenir cette tentative. Merci d’avance à tous pour votre amour et d’être toujours tous présents au rendez-vous. Si vous avez des commentaires, critiques positives comme négatives, n’hésitez pas à les laisser dans les commentaires sous l’article, je vous lirai avec attention.

*

Amours de Comptoir

Par Célie M. – Miss Blemish

– Jeanne –

La matinée touchait à sa fin lorsque tu entras. C’est étrange, moi qui d’habitude mets si longtemps à me rappeler des traits, toi, dès le soir, je pouvais te dessiner en pensée. Je pouvais dérouler, rembobiner, rejouer ce petit bout de bande de souvenir, la cloche qui en quatre heures seulement passées derrière ce nouveau comptoir m’agaçait déjà, ta main sur la porte, ton demi-tour, la manière dont tu la refermais avec soin, précaution, sans faire de bruit. Tes yeux la première fois qu’ils croisaient les miens.

Bruns, sombres et chauds. De ces regards qui vous enveloppent, la faute à ce demi-sourire, cette douceur dans tes traits pourtant soulignés par une barbe de trois jours. Faussement négligée, désinvolture savamment travaillée. Ta main sur la lanière de ta sacoche en bandoulière, tu t’approchas du comptoir. Ce n’étaient rien que ces quatre mètres te séparant de moi, à tous les autres j’offrais un vague sourire tout en continuant à m’affairer jusqu’à ce que qu’ils aient fait leur choix et qu’ils me fassent signe. Mais pour toi, je restais là comme incapable de bouger, je te détaillais avec angoisse. Comment savoir si tu étais l’un des habitués ou seulement de passage dans ce quartier, dans cette ville ou pire… dans ce pays ? Cette fois-là pouvait être la toute dernière. Cet instant, toi avançant toujours et moi ne trouvant rien, pouvait être décisif.

Cet instant était décisif.

Pense, pense, pense… Trouve, parle, bouge !

Mais rien… je te regardais. Ta douce nonchalance criait que tu ignorais tout de ce que cela faisait de se retrouver face à toi. J’aimais jusqu’à ta démarche tu sais, cette élégance discrète cachée dans la douceur de tes épaules rentrées un rien en dedans lot des timides nés trop grands. Et ce jean moutarde épousant tes chaussures de cuir brun. Peut-on aimer la personne dans le jean à cause du jean ? Je maudissais ce tablier cachant à tes regards mon pantalon bordeaux et mes chaussures accordées aux tiennes. Tu aurais compris comme moi, c’est certain. Bordeaux, moutarde et cuir bruni, comment ignorer cette évidence ? Toi qui rougit si facilement, en riant ou aux prises avec l’angoisse, même légère, tu ne semblas pas remarquer l’insistance de mon regard. Tout naturellement tu me souris et, prenant place sur le tabouret face à moi tu commandas un café et un pain au chocolat.

 

– Emma –

Il m’attendait devant le Bistrot où nous nous étions donné rendez-vous, assis sur un banc. Je le vis avant qu’il ne m’aperçoive. Toute ma vie je crois je pourrais rappeler à ma mémoire cette photo-là, lui souriant à son portable, sa tête déjetée en arrière. Les plis au coin de ses yeux, son profil rieur, sa joue sur laquelle bientôt je passerai ma main. Au-dessus de la table. Et ses lèvres qui bientôt embrasseront cette main. Elle quittera la bride qu’elle sert encore fébrilement et, peut-être… Il tourna la tête vers moi et me sourit, de ces sourires qui effacent tout jusqu’à cette crampe naissant là, lieu de tant d’heures passées allongée dans un lit sans âme. Je souris, toute appréhension envolée. J’embrassai sa joue, rapidement mais ma main piégée au creux, juste posée sur sa poitrine épousant parfaitement ma paume. Je pouvais sentir la chaleur de sa peau sous sa chemise de lin légère, blanche comme la première fois sur le trottoir de nos amours, courant vers moi.

 

Amélie

La serveuse posa sur ma table un jus d’ananas. J’agitais sans trop y croire la bouteille, la pulpe remontant mollement des profondeurs où elle paressait. L’espace d’un instant, je quittais les murs du bistrot de la gare devenu glauque d’avoir essuyé tant d’adieux aux pieds de quais qui bientôt seraient à nouveau déserts. Je me retrouvais place du port, fin août, avec tes mains sur cette même bouteille que tu ne me laissais pas le temps d’ouvrir et cette douce lumière baignant nos corps ne sachant plus que faire de sa chaleur. Pourquoi diable avais-je commandé ce jus de fruit que je ne saurais plus boire ? L’habitude sans doute. A trop vouloir partager toutes nos amours dans l’effervescence de nos débuts, on finit l’été dépossédé sans plus rien à quoi se raccrocher. Tu secouais vivement la bouteille, sans effort, dans tes gestes transparaissant l’habitude des nombreux services de ta vie d’avant, une tape sur le culot, clac et le breuvage clair coulait dans mon verre frais inondant les glaçons. Je suis tombée amoureuse de tes détails. Ta main sur ma taille tes lèvres pudiquement posées ma joue, ta main retenant encore un peu mon poignet au moment de nous quitter nos yeux pleins de « à bientôt », tes doigts dans les miens à l’heure où mes yeux ne pouvaient encore sans ciller croiser les tiens, cette distance malhabile pour nos épaules s’embrassant au gré de nos pas hagards, engourdis dans cette nouveauté, sur les pavés.

« Léo, nous parlions de franchise et je n’ai pas été franche avec toi. Je ne sais si c’est le choc, la peur de te voir disparaître brutalement et tout à faire de ma vie ou simplement l’instinct qui me disait que ce n’était pas de l’amante mais de l’amie dont tu avais besoin mais, je ne t’ai pas dit la vérité. Et pour prendre une décision avisée, je crois qu’il est nécessaire d’en connaître toutes les données. Comment pourrais-tu faire le choix de m’aimer, moi, si tu ne sais pas ce que je désire ? Alors je te le dis : « aimes-moi, choisis-moi », même si nous n’en étions qu’aux balbutiements, là où tout est encore à faire, à découvrir, à inventer. Je ne sais si ce que nous partageons est ce que tout le monde appelle avec emphase « l’Amour », ma raison me dit que c’est trop tôt pour parler ainsi, mes tripes hurlent que oui, mon cœur me dit juste que j’étais Bien avec toi. Bien tout simplement. Je pense que c’est une bonne piste. Et je ne veux pas perdre cela, je ne veux pas te perdre Toi. »

Tu étais à nouveau face à moi à cette table de plastique comme seuls osent en arborer les bars de rivages. Ta chemise couleur ocre soulignait la douceur de ton teint halé d’été contrastant avec ma peau couleur lait mélangée à la tienne dans mon bras enroulé autour du tien. Les bulles évanescentes de ton Schweppes frisaient l’air au-dessus de ton verre et tu me disais comme c’était bon de me revoir. Je te souriais loin du mur froid auquel j’adressais comme autant de bouteilles à la mer ce que tu n’étais plus là pour voir. A commencer par mes yeux mouillés. L’heure tournait et mon verre ne se vidait pas, mon train partirait bientôt lui aussi, comme nous tous.

 « Une glace ? »

Tes yeux s’égarent vers mon sud, les miens à l’horizon, le lac à perte de vue et tes lèvres dans mon cou. Le vrombissement de mon téléphone sur la tablette métallique me tira avec violence de nos ailleurs et sans que je puisse l’arrêter, m’imposa ce message qui défilait avec l’écran que j’allumais. Dans un baiser glacé, décembre nous exila loin des embruns de l’été, notre fin à la table anonyme de ce bord de quai abandonné.

 

– Anne –

« Alors comme ça vous êtes journaliste ? »

Il était craquant, aussi beau à la ville qu’à la scène. Mon verre de vin à la main, je pris le temps de savourer ma dernière gorgée avant d’acquiescer. Simple formalité, il connaissait visiblement la réponse avant même d’avoir posé la question.

« Vous aimez la musique classique ? »

Cherchait-il le compliment ? Je me contentais d’une réponse sobre, ce petit jeu commençait à m’amuser.

« J’aime Mendelssohn. »

Simple, court, efficace et subtil.

« Vous me plaisez beaucoup. »

Je souris.

« Vous êtes audacieux.

–              Je vous offre un autre verre ? »

J’étais déjà presque soûle, vingt-trois heures, dernier repas datant de midi, concert magique et un verre de vin : la parfaite équation d’une soirée qui allait déraper.

« Une autre fois peut-être. J’ai été ravie de vous rencontrer.

–              Tout le plaisir a été pour moi. »

Il saisit ma main et effleura mes doigts de ses lèvres, ses yeux toujours rivés dans les miens. Je réprimais un frisson. L’alcool me montait à la tête et il était anglais, j’en étais sûre. Personne d’autre au monde n’aurait osé le baisemain. Gentleman, il me raccompagna jusqu’à la porte et héla un taxi pour moi. Je le laissai faire.

« Je donne un concert demain dans une petite salle en centre-ville, si Chopin a lui aussi vos faveurs…

–              Je vous laisserai le découvrir demain alors. »

Je refermais la portière et donnais l’adresse de mon hôtel au taxi. Il démarra en trombe et, malgré toute ma bonne volonté, je ne pus résister à la tentation de me retourner pour le voir une dernière fois : il suivait lui aussi le taxi des yeux, seul au bord du trottoir. J’essayais de me convaincre sans beaucoup de succès qu’il n’avait pas gagné mais c’était peine perdue, je savais que j’irais à ce concert.

 

– Philippe –

J’entrai dans ce café, fatigué de cette longue balade dans ces rues comme dans mes souvenirs. La ville n’avait guère changé en dix ans que je ne m’y étais pas aventuré. Je choisissais une place côté fenêtre, sur la banquette d’une table solitaire. Ma commande passée, je me retrouvai à nouveau seul face à mes pensées. Il y avait bien un livre dans ma sacoche mais je n’étais pas d’humeur à m’encombrer des histoires des autres, j’avais bien assez à faire à cet instant avec les miennes. Je regardais donc distraitement par la fenêtre et m’adonnais à cette activité que je chérissais tant : observer les gens. Je papillonnais de l’un à l’autre dans cette rue fort animée par le marché qui l’encombrait lorsque je la vis. Rayonnante, souriante, en tout point égale à mon souvenir quoique peut-être encore plus belle qu’alors. Il faut dire que la dernière fois que je la vis, elle pleurait. J’étais assis et pourtant j’eus encore l’impression de tomber, un peu à la manière dont on se réveille brutalement au contact du matelas lorsque l’on a rêvé une chute vertigineuse. Le précipice se profilait là, au dedans de moi. A son bras, un homme ressemblant au jeune homme que j’avais été et qu’elle n’avait jamais connu. Il ne restait rien de la jeune fille chétive, timide comme blessée par la vie que j’avais rencontrée un autre jour de mai il y a ce qui me semble aujourd’hui fort longtemps.

Je me souviens encore comme ses yeux s’étaient illuminés ce soir-là lorsque je m’étais risqué à lui dire qu’elle était jolie. Comme d’une simple phrase tout avait commencé. Sans crier gare revinrent avec une violence inouïe ses larmes et son silence. A la fin. Lorsque je lui brisais le coeur d’un revers de main, sans savoir vraiment ce que je faisais-là. J’avais beau quitter ma veste, la brûlure de la honte qui déjà faisait monter le rouge à mes joues ne se laisserait pas si facilement déloger. J’avais essayé, je pensais, avec les années, y être arrivé. Je la retrouvais pourtant intacte, peut-être même plus vive encore à cet instant où elle traversait sous mes yeux la rue agitée.

D’elle il ne me restait plus que mes souvenirs et ce paquet, déposé un matin sans bruit, l’un de mes livres préférés dans une édition au papier fin, précieux, dont je n’avais su me débarrasser. Et maintenant ce souvenir-là, elle sur cette place baignée de lumière et moi à l’ombre derrière cette vitre froide.

L’homme se pencha vers elle pour l’embrasser et posa sa main sur son ventre. Captivé par ses yeux et son sourire, ce n’est qu’à cet instant que je le découvrais arrondi. Je sentis les larmes me monter aux yeux. Oh combien aurais-je aimé traverser la rue et la serrer fort dans mes bras, m’excuser et lui souhaiter bonne chance, lui dire combien j’étais heureux de la voir ainsi heureuse aujourd’hui et entourée, combien je m’en étais voulu de l’avoir tant peinée dans mon incapacité à l’aimer avec la même force qu’elle l’avait fait, combien j’aurais aimé avoir la force de l’honnêteté avant de la briser d’un lit défait avec une autre, combien elle m’avait manquée, combien elle m’avait apporté en silence ces mois durant sans que je m’en aperçoive avant l’instant où sans bruit elle se résolut à fermer la porte sur nous. J’aurais aimé lui dire que toute cette peine n’avait pas été causée en vain et que j’avais été heureux autant qu’elle avait été malheureuse, que j’avais compris. Je la connaissais assez pour savoir que malgré tout, envers et contre tout, elle n’avait cessé de m’espérer heureux quelque part, loin, qu’elle avait fermé une porte mais qu’elle n’avait pas tout effacé.

Mais je restais là, par lâcheté peut-être, par bonté sûrement. Je n’avais plus droit de passage sur sa vie. Je grappillais toutes les miettes de son sourire offert à l’univers et pour quelques instants à moi également. Je les observais jusqu’à ce qu’ils disparaissent parmi la foule.

Le bourdonnement du café reprit ses droits sur moi. Je portais à mes lèvres la tasse de thé que je n’avais pas vu le serveur poser sur la table, il était déjà froid.

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J’aime


Lors de la dernière séance de notre atelier d’écriture de l’année, nous avons tant parlé qu’il ne restait plus suffisamment de temps pour nous pencher sur la deuxième proposition d’I. C’est là qu’elle nous a proposé, pour profiter tout de même des quelques quarante-cinq minutes qui restaient encore de faire une liste de « j’aime ». Moi qui pensais cet exercice venu tout droit de l’imagination de Caro du blog Pensées by Caro qu’on ne présente plus, j’ai été étonnée d’apprendre qu’en fait, il s’agissait d’un exercice assez courant d’écriture.

En quinze minutes c’était plié, nous avions tous une liste de choses aimées. Lorsque j’eus fini de lire ma liste, I. fit la réflexion suivante : « Vous avez remarqué ? Ce ne sont que des choses simples, de toutes petites choses du quotidien, le meilleur de celui-ci. »

Parfois cela désarçonne de voir qu’au milieu de la cacophonie, là, il y avait quelqu’un pour écouter. Ces j’aime sont finalement la droite ligne des sourires de la semaine, un brin plus atemporels peut-être, mais toujours aussi délicieux à écrire.

Avant de vous confier une liste (encore plus étoffée que celle que j’avais eu le temps de composer jeudi soir) je vous invite à vous prendre au jeu et à composer votre propre liste de j’aime. Une liste ponctuelle et provisoire, un vrac sans ordre et sans logique de tout ce qui vous fait sourire au quotidien, de tout ce qui vous rend la vie plus belle. Vous pouvez la poster dans les commentaires ci-dessous ou en faire article (sans oublier de me laisser le lien pour que je puisse vous lire !).

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C’est parti ? On aime ?

J’aime l’odeur de la pluie d’été. Pleine de terre et de poussière, une odeur chaude dans la fraîcheur retrouvée. Une odeur de vacances.

J’aime le hall de l’aéroport quand je reviens vers vous.

J’aime la route à perte de vue, conduire les fenêtres baissées pour n’aller nulle part vraiment, juste vers l’horizon.

J’aime aller au cinéma seule pour ces quelques instants encore pleins du film lorsque la lumière se rallume. Ce temps où le film résonne encore et où il n’est pas encore temps d’en parler.

J’aime que mon frère qui maintenant est bien trop grand reste mon petit frère quand même.

J’aime sortir à cette station-ci tous les matins parce que je travaille là. C’est encore un peu irréel, je crois.

J’aime le hasard qui fait bien les choses.

J’aime tes bras, surtout quand ils sont autour de moi.

J’aime le lemon curd, le jus de citron, la citronnade. J’aime le citron.

J’aime capituler pour la facilité et manger un McDo semi-coupable devant une série télé.

J’aime Marc Lavoine. Je l’aime depuis que, soudain, de ces chansons que je connaissais par cœur pour les avoir entendues trop souvent à la radio, j’ai écouté les paroles. Je l’ai aimé à cet instant où il a mis des mots sur tout ce que je n’avais plus besoin d’expliquer. Et j’aime chanter « Moi qui ne croit plus guère à l’amour » en n’y ayant jamais cru autant qu’à cet instant bercée par sa voix suave.

J’aime lire mes mots et n’avoir pas envie de tous les rayer. J’aime en avoir à garder, à choyer, à mieux entourer.

J’aime ces rencontres dont on ne sait pas bien encore où elles nous mènent si ce n’est vers des jours peuplés d’encore plus de sourires.

J’aime les touristes, leur regard plein d’amour sur mes quartiers. J’aime suivre leurs yeux émerveillés vers les beautés qui parfois se soustraient dans l’habitude à mes sourires. J’aime prendre ces photos d’inconnus au fil de mes balades, m’arrêter, dire « Souriez ! » et voir en direct leur souvenir de demain. Fabriqué entre mes mains.

J’aime avoir hâte d’être déjà à demain.

J’aime les muffins double-chocolat du relai H, l’odeur du chèvrefeuille et les siestes d’été sur la balancelle abritée sous l’avant-toit.

J’aime étendre du linge le matin, l’étendage dans ma chambre faute de place ailleurs et le soir rentrer, une douce odeur de propre et de lessive pour m’accueillir.

J’aime cuisiner pour vous, eux, tous. Penser les ingrédients, les mariages, les recettes. Faire mes courses en choisissant chaque produit avec soin et amour, puis, quasi religieusement, un CD quelque part posé dans une chaîne en fond sonore, préparer, goûter, peaufiner, inventer, créer, improviser. Et soudain, vous tous à la porte.

J’aime à reconnaître au hasard d’une BO un morceau pour l’avoir joué il y a ce qui semble fort longtemps sur un clavier aujourd’hui abandonné.

J’aime rêver, les yeux au plafond, les yeux dans les étoiles, mes yeux dans les tiens.

J’aime aimer.

J’aime la lumière de fin d’après-midi des journées volées entre printemps et été.

J’aime écrire, vous écrire. J’aime être ici sur ces pages et vous retrouver toujours au rendez-vous. Chaque fois cela m’émeut tant que je peine à croire que ce soit réel. Que vous soyez toujours là. Merci pour cette joie-là…

J’aime reprendre la course à pied en me demandant toujours pourquoi diable j’avais arrêté… j’aime courir le soir en rentrant de ma journée, évacuer sur le bitume tout ce qui s’y est passé. Reprendre pied.

J’aime échanger ce sourire et ce bonjour, chaque matin en arrivant, avec les secrétaires adorables du service. J’aime par cette complicité faire, un peu, partie de l’équipe.

J’aime acheter des magazines sans avoir pourtant le temps de les lire.

J’aime les couronnes des rois de ma maman au sucre et au safran. Entendre le sucre crépiter lorsqu’on en plonge des parts généreuses au cœur moelleux et clair dans du chocolat chaud brûlant.

J’aime l’avocat lorsqu’il se marie au thon (meilleure salade ever : je vous conseille vivement)

J’aime le mois de mai, cet espoir en l’été.

J’aime le melon.

J’aime passer devant les fleuristes et sourire aux bouquets.

J’aime le miel d’oranger sur du pain de mie, de la brioche et surtout sur la brioche au géranium de la petite boulangerie à laquelle s’approvisionnent nos amis Réunionnais…

Pendant qu’on y est, j’aime les petits déjeuners. Gourmands, à deux ou en vous lisant, j’aime ces instants. Et puis, le petit déjeuner, c’est le meilleur repas de la journée.

J’aime la fleur d’oranger, une goutte dans un gâteau, une crème, une madeleine, vaporisée au creux de mes poignets ou sur nos oreillers.

J’aime la première cuillerée de glace au yaourt. Cet instant arraché au paradis.

J’aime…

 

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