ECRIRE

Le poids du chagrin


ruelle

La main serrait encore la crosse du revolver chaud quand l’air soudain se fit lourd et silencieux. Il n’y avait plus que la rue muette, aveuglée de soleil, et, à son zénith, le tremblement fin du canon qui avait déchiré l’espace et laissé s’engouffrer le néant. La brèche dans la fine toile du réel laissait entrer cris, pleurs et tremblements de passés pas tous si lointain. 

L’arme vint frapper le sol dans un grand fracas. Des gouttes d’une sueur épaisse dessinaient travées et sillons sur la peau douce et dorée de ses joues devenues diaphanes. Droite et immobile, elle attendit que les derniers tressautements des jambes de l’Homme s’estompent puis cessent totalement. Le sang chauffé à blanc sur le bitume noir gorgeait l’asphalte soudain transformé en monstre assoiffé. La réalité perdait ses contours. La chaleur laissait vibrer l’air, les couleurs se mélanger, les odeurs exhaler et pourrir. 

Elle ferma les yeux un instant, vacilla, puis, se ressaisissant juste à temps avant de s’écrouler, rouvrit les yeux, regarda autour d’elle. Des murs de brique encerclaient l’impasse déserte. Des poubelles qui s’y adossaient  dépassaient les ordures des riverains et du petit restaurant mexicain qui faisait l’angle. Des odeurs d’huile rance et refroidie épaississaient l’air déjà saturé de chaleur et de poussière. Au sol, abandonné, le panier du chat solitaire que le quartier nourrissait généreusement des restes de ses repas et, plus loin, l’escalier qui montait lascivement jusqu’à la gargote dans laquelle l’Homme avait vécu, peut-être, toute sa vie durant. Dix-neuf marches d’un bois élimé, surmontées par une rambarde de fer rongée par les pluies acides de la région agricole. 

Ombre qui plane sur corps sans vie, la haine, la colère et la peur cédèrent la place à une sourde angoisse. La seule chose que l’arme n’avait pas réussi à évincer était le gouffre sans fond qui creusait ses entrailles plus profondément encore que l’abysse d’où sortaient les viscères fumantes du chauffard pour jamais condamné à l’arrêt. Le vide engloutissait à chaque instant un peu plus de son essence. La douleur était désormais seule locataire en ce sein qui avait jadis accueilli la vie. Gommée, effacée, il ne restait plus que l’enveloppe, fine membrane vulnérable et bien insuffisante à affronter l’autour vivant. 

Sans un regard pour la réalité du cadavre de l’Homme, sa main gagna la lanière du sac de cuir qui, à ses pieds, gisait. Il était temps de partir, le présent courrait et, irrésistiblement, la rattrapait. D’un geste machinal qui vint cueillir une larme échappée, elle rangea une mèche d’un blond pâle derrière son oreille fine. Ainsi découvrit-elle sous le soleil assassin, l’éclat d’une perle qui pendait. Elle regarda ses mains : elles avaient cessé trembler. 

Elle quitta la rue sans vie et regagna avec le boulevard agité, le monde des vivants. La silhouette gracile découpait maintenant ses contours sur la toile nue des pavés.  Anonyme, elle entra dans le hall de gare et se laissa happer par la presse, la touffeur moite de l’espace confiné, serre n’accueillant nulle plantation que les voyageurs qui fuyaient cet été-ci pour d’autres rivages ensoleillés. De ce bal se dégageait une sourde inquiétude qui vint faire corps avec sa détresse. 

Sa main s’accrochait fermement à la lanière de cuir pendouillant mollement à son bras devenu raide. Le sac gagna le fond de la première poubelle. Tout ce qu’il contenait la rattachait à une vie qui n’était plus. Elle n’avait pas besoin de reliques pour guider un peu plus de souvenirs à elle. Déjà ils s’imposaient, de jour comme de nuit, images sur l’horizon trouble, films pour rêves hantés. Aurait-elle pu les perdre pour jamais dans un sombre néant, immobile et lointain, que sans un regard, elle les y aurait enfermés. Elle leva les yeux vers le tableau d’affichage et choisit son train. Elle serait déjà loin à la date prévue du procès qui ne verrait pas l’Homme sur le banc des accusés. Le jugement avait été rendu de ses mains de mère et il était sans appel. 

Elle monta dans le premier train pour Vienne. Quelques taches d’un rouge carmin ornaient discrètes le bas de son chemisier en voile de coton. Rien ne paraissait pourtant sur son doux visage. Elle se demandait si quelconque miroir arriverait encore à capter un reflet, un contour, une image. Il lui semblait qu’elle avait perdu toute substance, spectre en errance, en transit, en partance. Ce qu’elle était s’était enfui dans un souffle, rendu à l’espace anonyme. Elle s’assit et posant sa joue contre le carreau froid, ferma les yeux.

Le téléphone ce soir-là avait sonné, trois fois. Les mains dans la pâte à tarte qu’elle malaxait avec patience, c’est le temps qu’il lui avait fallu pour empoigner un torchon et à sa suite le combiné. La table était déjà mise, son mari à l’étage, venait de rentrer. Elle pouvait deviner ses allées et venues de leur chambre à la salle de bain aux seuls craquements légers du parquet au-dessus d’elle. Les lumières déjà baignaient la maison et au salon la radio chantait. Une douce odeur de viande et de purée embaumait. 

Bip bip bip

Le fracas du combiné qui explose au sol. Ses mains prisonnières du torchon et soudain son corps qui se tord et se plie, hurle, gémit, crie et s’effondre. Folle. Le bois de l’escalier qui craque avec violence et son mari qui déboule dans la cuisine. Elle hurle toujours au sol, plus rien d’autre ne trouve son chemin d’elle au monde que des cris. Il se penche et l’entoure toute entière, enroule ses bras autour de son corps frêle qui se débat. Ses mains qui heurtent sans succès sa large poitrine font un bruit sourd. Elle hurle, pleure. Longtemps. Si longtemps. Et ses yeux pleins de larmes, elle le regarde enfin. C’est alors qu’il comprend. Son visage blêmit et soudain ses yeux à lui aussi perlent sans retenue. Ils restent longtemps sur le carrelage froid de la cuisine, serrés à en avoir le souffle court et les poignets bleuis. L’odeur de brûlé les alerte. Sans elle peut-être seraient-ils restés à jamais juste à cet endroit-ci, bloqués entre le frigo, la table de la cuisine et le plan de travail. Péniblement, vacillants, ils se relèvent, éteignent le four, le rôti carbonisé, et prennent leurs clés.  Ils partent sans songer à fermer la porte à clé. Tous ces détails qui d’importants passent à anodins, inutiles, sans intérêt. Ils montent dans la voiture. La clé tourne, le moteur vrombit, la voiture quitte l’allée. Le chemin est long. L’hôpital, les sous-sols, la longue chambre aux murs blancs et aux tables d’acier. 

Le drap. 

Blanc, il pend sur les reliefs qui dessinent l’abstrait. 

Rien de tout ça n’est réel. 

Qu’est-ce que la réalité ? 

Tout se mélange, plus rien ne trouve sa place. Une femme dont le menu corps se noie dans une blouse du même tissu incongru parle. Ce sont des mots sans liens qui se télescopent. Elle essaie bien de leur trouver une cohérence, de les assembler mais ils se dissocient dans son esprit. Le médecin hoche la tête, lentement dirige ses mains vers le drap, le soulève et… Arthur. 

Elle se réveille en sursaut. Le train est arrêté sur les voies. Elle ne reconnaît rien au paysage qu’elle aperçoit par la fenêtre. Sans doute sont-ils déjà à la frontière… Péniblement elle essuie ses joues détrempées. Le wagon est calme, tous les passagers sont affairés, nul ne prête attention à elle. Elle goûte au vide et au silence. Rien. Rien. Rien. Ce mot tourne, encore et encore, elle sent au creux le nœud qui noue ses entrailles. Dormir, il n’y a plus que cela qu’elle puisse faire. Dormir et oublier.

***

Ce texte a été écrit dans le cadre de L’Atelier des Jolies Plumes. Chaque mois, blogueurs et blogueuses amoureux des mots se retrouvent autour d’une proposition d’écriture. Ce mois-ci, nous avons composé sur le thème suivant :  

« Hall d’aéroport, quai de gare, siège arrière d’un taxi, aire d’autoroute. Il y a ceux qui partent, ceux qui arrivent, ceux qui fuient, ceux qui attendent. Et il y a vous/votre personnage. »

Envie de nous rejoindre ? Envoyez-nous un petit mot à latelierdesjoliesplumes@gmail.com

Pour suivre toute l’actualité de l’Atelier et lire les textes de tous les participants, vous pouvez suivre notre compte twitter @lesjoliesplumes.

Les textes des autres participants : IllyriaMa Vie de BruneI feel BlueLizzie Austen – Lexie Swing – Dans tes yeux

A très bientôt pour une nouvelle rencontre pleine de mots !

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L’atelier des jolies plumes – When I met the one


Rencontre - l'atelier des jolies plumes - Miss Blemish

Il est des instants où la vie semble se mettre sur pause. D’autres où elle s’affole, d’autres encore où elle flâne. Et puis il y a ces instants où elle fait tout à la fois dans une fébrilité sereine et pressée. Des instants d’évidence angoissée où tout se mélange, tout se rencontre, tout se bouscule. Des instants où c’est justement là, l’Instant. Cet instant où c’est toi, moi, nous, tout et déjà, enfin, encore. Cet instant où ton corps qui m’étreins dit toujours là où nos lèvres murmurent à peine le premier bonjour.

J’ai rencontré Élise un soir d’automne. Il pleuvait à verse comme le veux cette saison en Écosse : le pub ne cessait de se remplir des promeneurs insouciants pris par surprise par la pluie qui avait étonnement pris congé depuis seize heures. J’étais accoudé au bar observant distrait le serveur qui s’agitait en rythme en attendant ma pinte réglementaire. Entre brun et roux, barbu, une chemise à carreau, un serveur écossais né. Il faisait chaud, moite, le parquet glissait, crissait mais la douce lumière orangée qui baignait le bar surchargé où l’on se hêlait de toutes parts dans une joyeuse cacophonie suffisait à faire oublier à chacun le déluge qui les avait rassemblés autour d’un verre.

C’est un léger courant d’air qui, m’arrachant un frisson, me fit me tourner vers la porte battante au moment où elle entra. Elle était trempée au point que ses cheveux châtains clairs commençaient à frisotter sur ses tempes fines et fragiles. Mais ce ne sont pas ses cheveux ni mêmes ses vêtements gouttant tout leur saoul sur le plancher déjà bien amoché qui retinrent en premier mon attention. Non, ce que je vis en premier ce sont ses énormes lunettes cerclées d’un brun moucheté encadrant de grand yeux noisettes. Elle laissa glisser son long et fin parapluie noir à pois blancs dans le seau prévu à cet effet qui déjà débordait puis, passées quelques secondes d’incertitude où elle balaya rapidement la salle du regard, un brin anxieuse, s’approcha du bar. Elle prit place sur le dernier tabouret laissé libre, sur le côté du comptoir me laissant aux première loges pour la contempler. Tout chez elle respirait la douceur. Elle glissa quelques mots au serveur qui approchait puis retira son manteau, un trench noir, découvrant une blouse vaporeuse blanc cassé à motifs bruns ou bordeaux. Un nœud venait épouser le bas de son décolleté couleur de lait, un débardeur sombre laissait secret un soutien gorge que son chemisier n’aurait pas su cacher. Elle sortit un calepin de sa sacoche en cuir ainsi qu’un stylo.

Le serveur posa une tasse fumante devant elle. Avait-elle porté son choix sur un thé ? Un chocolat ? Pourquoi pas même un cappuccino ? Elle avait ce petit air de working girl des villes, la hardiesse en moins, cette douce sérénité qui illuminait ses traits en plus qui rendait le café probable… Je regardais ses mains l’une tenant délicatement sa tasse, l’autre faisant tournoyer une cuillère pour dissoudre le morceau de sucre qu’elle venait d’y glisser. Je n’avais jamais vu tant d’élégance dans une attitude pourtant si discrète et aisée. Elle souriait dans le vide. Elle était belle. 

Puis elle leva la tête et nos yeux se croisèrent. Boum. Un grand fracas. À ces prunelles fixant maintenant muettement les miennes répondait le plus grand des naufrages en mon sein. Je ne sais si je trouvais la force de lui sourire en retour dans cette presse étouffante qui m’enserrait tout entier. Mais je ne la quittais pas des yeux. Elle non plus. Elle me regardait, toujours souriante, sans ciller ni hésiter. Avec sa bouche sur laquelle mes yeux s’attardait je réalisai plein d’effroi, un gouffre insondable s’ouvrant sous moi, que jamais je n’avais connu pareille sensation dans toute cette vie de « Je t’aime » qui soudain passaient de l’émoi tremblant au plus grand des simulacres. Ma vie passée à me fourvoyer. Je la regardais encore, elle si lumineuse au milieu de la pénombre qu’elle venait de jeter sur ma vie. Je finis par lui sourire, aussi fort que je pouvais sourire, espérant que mes yeux disent tout ce qu’elle était trop loin pour entendre. C’était elle. Cette « Elle » avec un E majuscule et des trémolos dans la voix, cette « Elle » que je n’attendais pas, que je n’attendais plus, cette « Elle » dont j’avais bradé la place à une autre qui n’avait que faire de moi.

Je me levais, elle aussi. Nous nous retrouvions à mi-chemin. C’était simple, naturel, surnaturel et pourtant si évident. Elle. Elle qui, ses grands yeux dans les miens, coula ses bras autour de moi, enfouit son visage contre mon torse, m’inonda de sa chaleur et de son odeur de cannelle. J’humais ses cheveux châtains clair et la serrais, si fort. Je volais tout ce que je pouvais prendre à cet instant, la moindre petite parcelle de cette joie qui à peine dévoilée se dérobait déjà. Je m’écartais. Elle était… tellement belle. Ses lèvres vinrent trouver avec douceur les miennes. Sucrées. Elle avait finalement commandé un chocolat chaud. Je goûtais à sa langue goût crème comme au meilleur des desserts, mes mains autour de son visage. Je sentais son souffle, sa poitrine se mouvoir contre mon torse, ses mains s’appuyer d’avantage contre mon dos. C’était Elle, c’était moi, c’était nous et c’était pourtant déjà la fin. Je la regardais encore un instant, muselant toutes ces promesses que je ne saurais tenir alors même qu’elles brûlaient mes lèvres. Je tus notre demain. J’enfilais prestement ma veste de cuir et sortais, aussi vite que je le pus. Je suffoquais. Comment retourner à la morne vie qui était mienne maintenant que j’avais entr’aperçu ce à quoi pouvait ressembler le bonheur ? Je m’éloignais rapidement remontant la rue, des larmes masquées par la pluie battante au bord des yeux.

Cet article a été rédigé dans le cadre de L’Atelier des Jolies plumes, un atelier d’écriture entre blogueurs et blogueuses amoureux des mots.

Intéressés ? Envoyez-nous un petit mot à latelierdesjoliesplumes@gmail.com

Les jolies compositions des autres participantes : XelouCarnet Positif – Mademoiselle Coquelicot – Ma Vie de Brune – Envie de Poésie – Maman en devenir – Rose doit s’épanouir – I feel blue – Tous ces gens dans ma tête – Lizzie AustenIllyria 

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Amours de comptoir – nouvelle


amours de comptoir - nouvelle - Miss Blemish

Terminer un texte. Raconter une histoire, décider de ce qu’il adviendra. Souvent je n’en ai pas le cœur. Décider. Dira-t-elle oui, dira-t-elle non, partira-t-il finalement, s’aimeront-ils enfin, le chemin bifurquera-t-il là où les premiers mots se profilaient déjà ? Manque de temps, atmosphère non propice, je terminai cette nouvelle, douloureusement, par l’histoire d’Amélie entre le vendredi soir et le samedi qui sonnerait la clôture des participations au concours organisé par Bibliocratie sur le thème du Bistrot jusqu’à en arriver en retard au rendez-vous que nous avions près du Canal Saint Martin Camille et moi. Si je n’avais pas eu cet ami pour me relire à cet instant et me dire « Envoie ! », certainement cette nouvelle serait resté au mieux un article, au pire un autre embryon abandonné dans mes brouillons. Puis parfois la vie fait que les choses s’alignent dans un certain ordre et que l’on finit par cliquer. Cet article trouve donc pleinement sa place dans la catégorie « Et soudain prendre le risque… » du blog…

Bistrot, premier sujet sur lequel I. de notre atelier d’écriture hebdomadaire nous faisait travailler, premier thème propulsant mes mots hors du cadre. Cela fait trembler un peu l’amoureuse superstitieuse des signes que je suis. Joli hasard.

Dans cette nouvelle je voulais raconter une histoire via leurs histoires, camaïeu d’instants abrités par ces mêmes murs qui abritent le plus grand des ballets, celui de la vie qui se joue autour d’un verre de vin, d’un café ou d’un jus d’ananas… Faire transparaître l’unicité dans la pluralité de nos amours. Ce sont des fragments, des photos en mots, c’est un essai que je vous livre ici avec beaucoup, beaucoup d’humilité en ayant pleinement conscience de sa faiblesse, de sa fragilité mais pourtant certaine de son authenticité.

Si après votre lecture, cette nouvelle vous a touché je vous invite à vous rendre par là et à y laisser un petit cœur pour soutenir cette tentative. Merci d’avance à tous pour votre amour et d’être toujours tous présents au rendez-vous. Si vous avez des commentaires, critiques positives comme négatives, n’hésitez pas à les laisser dans les commentaires sous l’article, je vous lirai avec attention.

*

Amours de Comptoir

Par Célie M. – Miss Blemish

– Jeanne –

La matinée touchait à sa fin lorsque tu entras. C’est étrange, moi qui d’habitude mets si longtemps à me rappeler des traits, toi, dès le soir, je pouvais te dessiner en pensée. Je pouvais dérouler, rembobiner, rejouer ce petit bout de bande de souvenir, la cloche qui en quatre heures seulement passées derrière ce nouveau comptoir m’agaçait déjà, ta main sur la porte, ton demi-tour, la manière dont tu la refermais avec soin, précaution, sans faire de bruit. Tes yeux la première fois qu’ils croisaient les miens.

Bruns, sombres et chauds. De ces regards qui vous enveloppent, la faute à ce demi-sourire, cette douceur dans tes traits pourtant soulignés par une barbe de trois jours. Faussement négligée, désinvolture savamment travaillée. Ta main sur la lanière de ta sacoche en bandoulière, tu t’approchas du comptoir. Ce n’étaient rien que ces quatre mètres te séparant de moi, à tous les autres j’offrais un vague sourire tout en continuant à m’affairer jusqu’à ce que qu’ils aient fait leur choix et qu’ils me fassent signe. Mais pour toi, je restais là comme incapable de bouger, je te détaillais avec angoisse. Comment savoir si tu étais l’un des habitués ou seulement de passage dans ce quartier, dans cette ville ou pire… dans ce pays ? Cette fois-là pouvait être la toute dernière. Cet instant, toi avançant toujours et moi ne trouvant rien, pouvait être décisif.

Cet instant était décisif.

Pense, pense, pense… Trouve, parle, bouge !

Mais rien… je te regardais. Ta douce nonchalance criait que tu ignorais tout de ce que cela faisait de se retrouver face à toi. J’aimais jusqu’à ta démarche tu sais, cette élégance discrète cachée dans la douceur de tes épaules rentrées un rien en dedans lot des timides nés trop grands. Et ce jean moutarde épousant tes chaussures de cuir brun. Peut-on aimer la personne dans le jean à cause du jean ? Je maudissais ce tablier cachant à tes regards mon pantalon bordeaux et mes chaussures accordées aux tiennes. Tu aurais compris comme moi, c’est certain. Bordeaux, moutarde et cuir bruni, comment ignorer cette évidence ? Toi qui rougit si facilement, en riant ou aux prises avec l’angoisse, même légère, tu ne semblas pas remarquer l’insistance de mon regard. Tout naturellement tu me souris et, prenant place sur le tabouret face à moi tu commandas un café et un pain au chocolat.

 

– Emma –

Il m’attendait devant le Bistrot où nous nous étions donné rendez-vous, assis sur un banc. Je le vis avant qu’il ne m’aperçoive. Toute ma vie je crois je pourrais rappeler à ma mémoire cette photo-là, lui souriant à son portable, sa tête déjetée en arrière. Les plis au coin de ses yeux, son profil rieur, sa joue sur laquelle bientôt je passerai ma main. Au-dessus de la table. Et ses lèvres qui bientôt embrasseront cette main. Elle quittera la bride qu’elle sert encore fébrilement et, peut-être… Il tourna la tête vers moi et me sourit, de ces sourires qui effacent tout jusqu’à cette crampe naissant là, lieu de tant d’heures passées allongée dans un lit sans âme. Je souris, toute appréhension envolée. J’embrassai sa joue, rapidement mais ma main piégée au creux, juste posée sur sa poitrine épousant parfaitement ma paume. Je pouvais sentir la chaleur de sa peau sous sa chemise de lin légère, blanche comme la première fois sur le trottoir de nos amours, courant vers moi.

 

Amélie

La serveuse posa sur ma table un jus d’ananas. J’agitais sans trop y croire la bouteille, la pulpe remontant mollement des profondeurs où elle paressait. L’espace d’un instant, je quittais les murs du bistrot de la gare devenu glauque d’avoir essuyé tant d’adieux aux pieds de quais qui bientôt seraient à nouveau déserts. Je me retrouvais place du port, fin août, avec tes mains sur cette même bouteille que tu ne me laissais pas le temps d’ouvrir et cette douce lumière baignant nos corps ne sachant plus que faire de sa chaleur. Pourquoi diable avais-je commandé ce jus de fruit que je ne saurais plus boire ? L’habitude sans doute. A trop vouloir partager toutes nos amours dans l’effervescence de nos débuts, on finit l’été dépossédé sans plus rien à quoi se raccrocher. Tu secouais vivement la bouteille, sans effort, dans tes gestes transparaissant l’habitude des nombreux services de ta vie d’avant, une tape sur le culot, clac et le breuvage clair coulait dans mon verre frais inondant les glaçons. Je suis tombée amoureuse de tes détails. Ta main sur ma taille tes lèvres pudiquement posées ma joue, ta main retenant encore un peu mon poignet au moment de nous quitter nos yeux pleins de « à bientôt », tes doigts dans les miens à l’heure où mes yeux ne pouvaient encore sans ciller croiser les tiens, cette distance malhabile pour nos épaules s’embrassant au gré de nos pas hagards, engourdis dans cette nouveauté, sur les pavés.

« Léo, nous parlions de franchise et je n’ai pas été franche avec toi. Je ne sais si c’est le choc, la peur de te voir disparaître brutalement et tout à faire de ma vie ou simplement l’instinct qui me disait que ce n’était pas de l’amante mais de l’amie dont tu avais besoin mais, je ne t’ai pas dit la vérité. Et pour prendre une décision avisée, je crois qu’il est nécessaire d’en connaître toutes les données. Comment pourrais-tu faire le choix de m’aimer, moi, si tu ne sais pas ce que je désire ? Alors je te le dis : « aimes-moi, choisis-moi », même si nous n’en étions qu’aux balbutiements, là où tout est encore à faire, à découvrir, à inventer. Je ne sais si ce que nous partageons est ce que tout le monde appelle avec emphase « l’Amour », ma raison me dit que c’est trop tôt pour parler ainsi, mes tripes hurlent que oui, mon cœur me dit juste que j’étais Bien avec toi. Bien tout simplement. Je pense que c’est une bonne piste. Et je ne veux pas perdre cela, je ne veux pas te perdre Toi. »

Tu étais à nouveau face à moi à cette table de plastique comme seuls osent en arborer les bars de rivages. Ta chemise couleur ocre soulignait la douceur de ton teint halé d’été contrastant avec ma peau couleur lait mélangée à la tienne dans mon bras enroulé autour du tien. Les bulles évanescentes de ton Schweppes frisaient l’air au-dessus de ton verre et tu me disais comme c’était bon de me revoir. Je te souriais loin du mur froid auquel j’adressais comme autant de bouteilles à la mer ce que tu n’étais plus là pour voir. A commencer par mes yeux mouillés. L’heure tournait et mon verre ne se vidait pas, mon train partirait bientôt lui aussi, comme nous tous.

 « Une glace ? »

Tes yeux s’égarent vers mon sud, les miens à l’horizon, le lac à perte de vue et tes lèvres dans mon cou. Le vrombissement de mon téléphone sur la tablette métallique me tira avec violence de nos ailleurs et sans que je puisse l’arrêter, m’imposa ce message qui défilait avec l’écran que j’allumais. Dans un baiser glacé, décembre nous exila loin des embruns de l’été, notre fin à la table anonyme de ce bord de quai abandonné.

 

– Anne –

« Alors comme ça vous êtes journaliste ? »

Il était craquant, aussi beau à la ville qu’à la scène. Mon verre de vin à la main, je pris le temps de savourer ma dernière gorgée avant d’acquiescer. Simple formalité, il connaissait visiblement la réponse avant même d’avoir posé la question.

« Vous aimez la musique classique ? »

Cherchait-il le compliment ? Je me contentais d’une réponse sobre, ce petit jeu commençait à m’amuser.

« J’aime Mendelssohn. »

Simple, court, efficace et subtil.

« Vous me plaisez beaucoup. »

Je souris.

« Vous êtes audacieux.

–              Je vous offre un autre verre ? »

J’étais déjà presque soûle, vingt-trois heures, dernier repas datant de midi, concert magique et un verre de vin : la parfaite équation d’une soirée qui allait déraper.

« Une autre fois peut-être. J’ai été ravie de vous rencontrer.

–              Tout le plaisir a été pour moi. »

Il saisit ma main et effleura mes doigts de ses lèvres, ses yeux toujours rivés dans les miens. Je réprimais un frisson. L’alcool me montait à la tête et il était anglais, j’en étais sûre. Personne d’autre au monde n’aurait osé le baisemain. Gentleman, il me raccompagna jusqu’à la porte et héla un taxi pour moi. Je le laissai faire.

« Je donne un concert demain dans une petite salle en centre-ville, si Chopin a lui aussi vos faveurs…

–              Je vous laisserai le découvrir demain alors. »

Je refermais la portière et donnais l’adresse de mon hôtel au taxi. Il démarra en trombe et, malgré toute ma bonne volonté, je ne pus résister à la tentation de me retourner pour le voir une dernière fois : il suivait lui aussi le taxi des yeux, seul au bord du trottoir. J’essayais de me convaincre sans beaucoup de succès qu’il n’avait pas gagné mais c’était peine perdue, je savais que j’irais à ce concert.

 

– Philippe –

J’entrai dans ce café, fatigué de cette longue balade dans ces rues comme dans mes souvenirs. La ville n’avait guère changé en dix ans que je ne m’y étais pas aventuré. Je choisissais une place côté fenêtre, sur la banquette d’une table solitaire. Ma commande passée, je me retrouvai à nouveau seul face à mes pensées. Il y avait bien un livre dans ma sacoche mais je n’étais pas d’humeur à m’encombrer des histoires des autres, j’avais bien assez à faire à cet instant avec les miennes. Je regardais donc distraitement par la fenêtre et m’adonnais à cette activité que je chérissais tant : observer les gens. Je papillonnais de l’un à l’autre dans cette rue fort animée par le marché qui l’encombrait lorsque je la vis. Rayonnante, souriante, en tout point égale à mon souvenir quoique peut-être encore plus belle qu’alors. Il faut dire que la dernière fois que je la vis, elle pleurait. J’étais assis et pourtant j’eus encore l’impression de tomber, un peu à la manière dont on se réveille brutalement au contact du matelas lorsque l’on a rêvé une chute vertigineuse. Le précipice se profilait là, au dedans de moi. A son bras, un homme ressemblant au jeune homme que j’avais été et qu’elle n’avait jamais connu. Il ne restait rien de la jeune fille chétive, timide comme blessée par la vie que j’avais rencontrée un autre jour de mai il y a ce qui me semble aujourd’hui fort longtemps.

Je me souviens encore comme ses yeux s’étaient illuminés ce soir-là lorsque je m’étais risqué à lui dire qu’elle était jolie. Comme d’une simple phrase tout avait commencé. Sans crier gare revinrent avec une violence inouïe ses larmes et son silence. A la fin. Lorsque je lui brisais le coeur d’un revers de main, sans savoir vraiment ce que je faisais-là. J’avais beau quitter ma veste, la brûlure de la honte qui déjà faisait monter le rouge à mes joues ne se laisserait pas si facilement déloger. J’avais essayé, je pensais, avec les années, y être arrivé. Je la retrouvais pourtant intacte, peut-être même plus vive encore à cet instant où elle traversait sous mes yeux la rue agitée.

D’elle il ne me restait plus que mes souvenirs et ce paquet, déposé un matin sans bruit, l’un de mes livres préférés dans une édition au papier fin, précieux, dont je n’avais su me débarrasser. Et maintenant ce souvenir-là, elle sur cette place baignée de lumière et moi à l’ombre derrière cette vitre froide.

L’homme se pencha vers elle pour l’embrasser et posa sa main sur son ventre. Captivé par ses yeux et son sourire, ce n’est qu’à cet instant que je le découvrais arrondi. Je sentis les larmes me monter aux yeux. Oh combien aurais-je aimé traverser la rue et la serrer fort dans mes bras, m’excuser et lui souhaiter bonne chance, lui dire combien j’étais heureux de la voir ainsi heureuse aujourd’hui et entourée, combien je m’en étais voulu de l’avoir tant peinée dans mon incapacité à l’aimer avec la même force qu’elle l’avait fait, combien j’aurais aimé avoir la force de l’honnêteté avant de la briser d’un lit défait avec une autre, combien elle m’avait manquée, combien elle m’avait apporté en silence ces mois durant sans que je m’en aperçoive avant l’instant où sans bruit elle se résolut à fermer la porte sur nous. J’aurais aimé lui dire que toute cette peine n’avait pas été causée en vain et que j’avais été heureux autant qu’elle avait été malheureuse, que j’avais compris. Je la connaissais assez pour savoir que malgré tout, envers et contre tout, elle n’avait cessé de m’espérer heureux quelque part, loin, qu’elle avait fermé une porte mais qu’elle n’avait pas tout effacé.

Mais je restais là, par lâcheté peut-être, par bonté sûrement. Je n’avais plus droit de passage sur sa vie. Je grappillais toutes les miettes de son sourire offert à l’univers et pour quelques instants à moi également. Je les observais jusqu’à ce qu’ils disparaissent parmi la foule.

Le bourdonnement du café reprit ses droits sur moi. Je portais à mes lèvres la tasse de thé que je n’avais pas vu le serveur poser sur la table, il était déjà froid.

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