ECRIRE

Fragments épars, morceaux de vie


Fragments épars, morceaux de vie - Livre - Ecriture - Miss Blemish

J’ai eu une idée de livre. Depuis la première histoire que j’ai écrite – dans un style approximatif dirons-nous – en fin de 5ieme, je devais donc avoir 13 ans, je n’ai jamais connu de période sans quelque chose en cours. Il y a eu une fresque familiale un brin dramatique, une femme confrontée à des secrets de famille et d’État, un couple volant en éclat sous le coup d’une nouvelle terrible et  venant menacer ses bases, ses fondations. Il y a eu des début avortés, deux autres histoires de couple, un suicide, quelques phrases éparses sur des documents Word abandonnés.

À me frotter ainsi avec tant d’insistance à l’écriture j’ai expérimenté contre tout ce que l’on dit d’elle, qu’elle n’a rien d’inné et demande travail, rigueur, douleur. On n’écrit pas comme on respire et lorsqu’on essaye le résultat souvent n’est pas bien probant. L’inspiration, lorsqu’on la courtise nous dédaigne, lorsque l’on se rend disponible nous snob, lorsque l’on la délaisse nous harcèle.

Alors j’ai eu une idée de livre. Un livre qui raconte l’infime. Un livre pour répondre à ma peur d’oublier. Un livre qui nous raconte, qui vous raconte, qui dit tout sans rien laisser voir, qui vous laisse seul maître à bord. Un livre sans histoire et qui en raconte mille pourtant, pour chaque page ses petits trésors, vivant pour eux mêmes, par eux-mêmes, continuité d’un début, suffisants par eux-même pourtant. J’ai une idée de livre. Il n’y a plus qu’à l’écrire. 

Ce sont les balbutiements d’un nouveau projet enivrant, palpitant et ma peur est à l’égale de mon excitation, de mon envie d’y croire. Je sens que ce ne sera pas ce que l’on attend forcément d’un livre et pourtant je sens que je suis proche de ce que je veux dire, ce que j’essaie de dire via ce blog, ce qui me plaît dans l’écriture, ce que je trouve magique en elle. Et j’avais envie de partager ce début avec vous. Parce que, peut-être, il n’y aura pas de fin où tout vous livrer, alors autant déjà partager ensemble la magie du début non ? Et puis, pour tout vous dire, je vais avoir besoin de vous pour y croire les jours où je n’y croirai plus, pour partager les doutes, les petites victoires, l’euphorie d’une phrase qui sonne bien et dit tout ce qu’elle a à dire.

J’ai envie de partager cette aventure avec vous. Vous venez ? 

*

Et parce que je les aime, parce qu’ils ne vont nulle part tous ces fragments sans début ni fin, un peu comme ce livre que je débute, je vous les livre avec l’impression qu’ils illustrent à merveille, je crois, le chantier qui a commencé en moi. 

*

Nulle goutte n’avait plus le pouvoir d’atteindre ce corps pourvu de vie mais dépourvu d’âme. Je n’étais plus, j’affleurais.

Vertige. Partout les terres défilent, mon horizon volé. Il fallait avancer jusqu’au bord, jusqu’au seuil pour comprendre qu’il n’y avait nulle particule en moi souhaitant sauter, qu’un mirage chimérique, un précipice. Tentation. Je découvrais la fin des possibles dans ce seul oui auquel j’aurais pu, d’un égarement, dans une hâte insensée, effrayée, consentir de mon plein gré. Consentir à effacer son futur par simple peur de le vivre, avec ses doutes, ses inconnues, tous ses hasards et ses revers. Choisir. Comment ? Décider. C’est pourtant si simple lorsque la vie s’y prête. Oui. Un oui sincère, aimant, plein et aveugle.

L’étincelle du désir ravivé par mes pleins et mes déliés, à l’heure où la respiration se fait courte et la brûlure certaine.

Sur moi la fraicheur du coton, enveloppée par l’odeur de lessive que mon corps tout entier reconnaissait comme sienne, je me glissais sous la couette épaisse de ce lit que nous partagions depuis à la fois toujours et hier.

La fragilité dénudée

Nul ennui dans le ciel de nos amours, la vie est douce lorsqu’on sait qu’on la partagera si bien. Aujourd’hui comme un vœu mettant des mots sur la douce espérance de tous les jours se réveiller à tes côtés, je fais mon plus beau pari, le plus risqué, et pourtant si sûr à tes côtés.

Et il y a des secondes fois qui ressemblent à des premières, la première de toutes les nouvelles fois qui se profilent vers l’horizon que l’on se souhaite. Et il y a ces instants, fugaces, où cela fait pause, où une image se fixe, où, avec une étrange clairevoyance soudain la scène qui se joue colle avec ce que vous espériez que votre futur soit. Ces instants où le futur est devenu présent, où l’impression que ce soit là le début de votre vie titille vos entrailles. Le début d’un chapitre, avec beaucoup d’espoir, beaucoup de joie, beaucoup de bonheurs derrière et devant soi.

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Pour toujours et à jamais


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Noël 1973 

La maisonnée était encore endormie à cette heure où les premières lueurs du jour gris venaient cogner aux carreaux bordés de givre. Une lumière pauvre et claire comme aux jours les plus froids de l’hiver. La vieille femme aux cheveux tantôt gris, tantôt blancs, s’enveloppa dans une épaisse étole couleur prune et se posta devant la fenêtre. Sa peau diaphane paraissait presque bleutée dans l’aurore qui s’éteignait.

La veille au soir déjà, alors que chacun échauffé par le champagne et le vin parlait tout en gestes, elle s’était un peu écartée. À cette même place, elle avait regardé à travers la fenêtre troublée de buée les flocons qui commençaient lentement à tomber. Le bitume n’était pas encore assez froid pour qu’ils s’attardent et le sel faisait son ouvrage. Du temps où la cour était encore faite de graviers, les Noëls sans manteau étaient rares. Cette année-là, l’hiver avait été très froid et le soir du réveillon, la cour s’était vue effacée en l’espace de quelques minutes par une tempête rageuse. Elle revenait au salon après avoir couché les enfants lorsqu’elle avait aperçu au loin une longue silhouette noire. Long manteau sombre, pas mesurés et précis, le maire avait remonté la petite côte qui menait de la rue à la maison. La neige du chapeau qu’il époussetait prestement en la saluant était venue mourir sur les collants de la jeune femme. Une main posée sur les siennes, il avait accompagné la lettre de quelques mots bredouillés navrés. Ses yeux rougis trahissaient une longue tournée.

Ce matin la cour extérieure était nimbée de blanc. Aucune trace sinon celles des chats qui avaient élu domicile dans le jardin n’altérait encore sa surface fragile. Elle éteignit la radio restée allumée, Claude François et sa chanson populaire condamnés au silence, et s’assit sur le rocking-chair. Ses yeux bleus voilés de gris parcoururent rapidement la pièce. Il ne restait plus de la fête que la grande table, la nappe en papier salie, déchirée par endroits, et le feu qui se mourrait. Sur le canapé, les cadeaux emballés de papiers colorés et brillants prenaient des airs tristes sans les enfants pour trépigner devant.

Dans ses mains blanchies par le froid, elle tenait un petit coffret en bois. Elle le dépoussiéra d’une caresse qui s’attarde. La vieille femme expira tout doucement, lèvres embrassées dans un soupir long et paisible, les yeux perdus entre le buffet et la porte d’où bientôt sortiraient les rires et bousculades des vingt-cinq décembre petits-matins. Les deux bras de la charnière dorée se séparèrent délicatement sous ses doigts précautionneux. Elle attendit un peu avant de soulever le couvercle, réarrangea rapidement ses cheveux pris dans une pince. Elle tremblait un peu. Elle ouvrit la boite, en sortit la première lettre. L’enveloppe froissée voyait l’encre chaque année devenir plus claire, noms et adresses n’étaient plus que des résidents fantômes. Les feuillets, si fins que l’on devinait l’envers alors même que l’on lisait encore l’endroit, eux, gardaient encore un soupçon de vie. Les mots n’avaient pas encore fané. Elle ferma les yeux et sourit.

Elle ne lut que la première ligne – « Ma Bien aimée Valentine » – et serra les feuilles contre sa poitrine avec douceur, soucieuse de ne pas froisser le papier fragilisé par les années, nombreuses, écoulées. La suite, elle en connaissait chaque mot. L’inclinaison des caractères, les tremblements de l’encre, ses errances et les phrases scellées de noir. Le temps des larmes sur ces derniers mots de lui à elle arrachés comme la vie à ses lèvres dans l’une des nombreuses tranchées anonymes était cependant révolu. Elle embrassa d’un regard les nouvelles anciennes, éventa quelques larmes secouant sa tête et riant.

« Il semblerait que ce soit plus fort que moi ! »

Elle posa avec délicatesse la lettre sur ses genoux.

« Encore une année passée loin de toi mon Anatole… »

Sa main droite, comme un réflexe, vint trouver le fin pendentif à son cou. Ses doigts se mirent à danser. La petite croix dorée miroitait dans le vide au-dessus de sa poitrine. Elle toussa, s’éclaircit la voix et commença à raconter les trois-cent-soixante-cinq jours qui venaient de s’écouler sans bruit. Sa voix claire et ténue, secouait à peine le silence et de temps à autre, un geste léger effleurait l’air.

L’inventaire fini, elle parla quelques minutes encore. Puis elle reprit les feuillets, sauta les lignes jusqu’aux derniers mots :

« Ma Valentine, je t’aime pour toujours.

–          Je t’aime pour toujours Anatole. Pour toujours et à jamais. »

Les deux bras dorés s’enlacèrent à nouveau, le coffret scellé pour une nouvelle année.

« Grand-père va bien ? demanda Claire, sa petite fille, en la serrant dans ses bras avec tendresse.

–          Extrêmement bien.

–          Mamy a parlé à Papy ? »

La fillette aux cheveux châtains, brillants sous les lumières clignotantes du sapin, leva vers sa maman et son arrière-grand-mère ses grands yeux clairs et rieurs.

« En quelques sortes… »

Valentine se leva, l’embrassa sur la joue et la serra contre elle. Puis, elle lui demanda dans un clin d’œil :

« Ne serait-ce pas l’heure d’ouvrir les cadeaux ? »

Elle croqua dans une papillote et, complice, lui tendit le premier paquet.

*

Cet article a été écrit dans le cadre de l’atelier des Jolies Plumes dont le thème ce mois-ci était « Noël ».

Si vous voulez nous rejoindre, rien de plus simple ! envoyez-nous un petit mot à latelierdesjoliesplumes@gmail.com, vous recevrez la proposition d’écriture du mois prochain !

Et voici les jolis textes des autres participants : Charly Jolie – Lexie Swing – Jolly Juniper – Maman Raconte – Ailho – Eclectik Girl – Et si on bavardait 

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Rose


Le corps nu, les yeux rivés au plafond, elle fumait. Les volutes dansaient au-dessus des draps, défaits. Depuis quelques heures sans doute, sans interruption, le téléphone sur silencieux clignotait d’un appel laissé sans réponse. Là, par terre, des vêtements sales, de la nourriture, des verres cassés. Le tabac peinait à masquer l’odeur qui partout enserrait les gorges dans l’appartement. Elle finit sa cigarette, quitta le matelas grinçant, enfila un jean un peu large, probablement pas le sien. Un pull abandonné aux mailles distendues à peine revêtu, elle éternua, éternuement auxquels répondirent des gromellements agacés.

La matinée était froide et le ciel chargé de nuages. Le rose qu’ils revêtaient dans l’aurore naissante venait caresser l’ardoise des toits ensomeillés. Elle s’assit sur un banc, huma l’air déjà gorgé des vapeurs chaudes et parfumées de la boulangerie alsacienne à deux pas de là. C’était des promesses de petits pains chauds, gonflés et dorés, à la mie moelleuse comme la couette à laquelle leur odeur merveilleuse arrachait la maisonnée. Elle songea aux délices de ces effluves lorsque d’encore rares taches dorées se dessinent sur les draps et les arômes du café partout se répandent entre les corps assoupis.

La rue n’était à cette heure habitée que de rares passants, quelques agents de ville, des bus roulant bien trop vite et quelques cyclistes dont elle se demandait bien comment ils étaient arrivés jusque-là.Quelques gouttes d’une averse de la nuit seulement pour lui tenir compagnie et détremper un rien ses jeans. Elle retrouva dans une poche un court billet de cinq euros. Elle sourit, puis, pleura d’avoir souri. Les larmes vinrent se perdre dans la laine de ses manches. Un peu de noir ornait maintenant le gris clair du chandail, ses rêves avaient bu la tasse. Les mains autrefois noircies par le fusain étaient aujourd’hui claires dans l’eau de vaisselle. Le comptoir collant du petit café sombre qui inlassablement grignotait ses nuits et sa joie de vivre l’attendait pour dix-neuf heures. Ne fallait-il pas pourtant manger ? Dans l’autre poche, un paquet offrait sa dernière cigarette.

Elle se leva, l’air était frais et sa gorge nue mais à cette heure, la ville était à elle. Belle et préservée des foules, encore indemne des menus agacements de trottoirs lorsque la cadence du monde n’est pas accordée à la sienne. Avec la Seine dont elle longeait la rive, elle songea au courant qui n’avait cessé de l’emporter toujours plus loin. Qu’était devenu cet atelier aux murs blancs avec ses longues et larges fenêtres coupées en carreaux bordés de liserés d’un bois du même blanc ? Lorsqu’elle fermait les yeux, elle voyait de la lumière, partout, pour baigner tableaux, dessins, bureaux et journées longues passées tantôt assise, tantôt debout, un crayon, un stylo, un pinceau toujours au bout des doigts. Elle pouvait sentir la caresse rugueuse du jean de ses salopettes tachées de térébenthine et de peinture. Là-bas, sur les rebords, des pots turquoises et des plantes grasses qui doraient au soleil. Des ampoules qui pendaient à de longs fils de fer, un parquet de bois gris, non traité, brut. D’épais rideaux aussi, sûrement, couleur moutarde, pour étouffer le vent des soirs d’hiver et devant sa porte, un épais tapis.

Les contours de la ville imprégnaient ce matin sa pupille de leurs contours avec une étrange et incomparable précision. Chaque détail autour d’elle semblait avoir grossi jusqu’à devenir parfaitement décelable et décelé. C’était un jour sans espoir où pourtant tout était possible. Les images de la nuit se superposaient sur l’aurore, des cris, un brouhaha sourd, des basses, une porte qui claque et l’enfer qui s’ouvre. Elle se mit à courir, vite, les inconnus, la presse des corps, tout oublier. Oublier les mains, le vertige, les couleurs qui tournent et flamboient, la douleur et les coups, au corps et au coeur. Effacer la peine qui,  les mains plaquées sur ses omoplates, l’avait poussée un peu plus loin encore dans le courant tumultueux.
Le téléphone clignotait toujours, sa messagerie saturée. Elle raccrocha, bloqua le numéro indésirable. Son portable ne s’allumerait plus par lui.

Ses pas l’avaient guidé jusqu’à l’immeuble qui, hier encore, était chez elle, chez eux. Elle composa le digicode, courut dans l’allée, monta rapidement les marches, entra dans l’appartement. À cette heure il était désert et malgré la journée entière qui s’offrait à elle en aurait-elle voulu, elle ne souhaitait pas s’attarder. Les lourdes portes de l’armoire grincèrent lorsque, les mains sur leur cadre, elle les fit glisser dans les rails abîmés, rongés par l’humidité qui partout ici régnait. Elle saisit un sac, sans faire de bruit. Sur l’étagère, quelques affaires, de quoi n’avoir pas froid. Ses bras n’auraient pas la force de transporter tout ce qu’elle aurait voulu prendre. Dans un bocal, cent euros. Quelques billets restant dans une enveloppe et d’autre encore dans une commode. Un portefeuille, ses papiers. Les boucles d’oreilles de sa grand-mère, pliées dans du papier journal.

Arrivée face à la porte d’entrée, son sac mordant déjà la chair de son épaule dénudée par la large encolure de son pull, elle se retourna. Elle regarda la tapisserie, fleurie et jaunie, qui par endroits se décollait, les lampes aux abats-jours abîmés et poussiéreux, leur lit seul garni de draps neufs. Elle alluma la lumière sur la cuisine et sa courte table où si souvent ils avaient mangé. Elle défia le couloir et cette main qui s’était levée pour s’abattre sur elle. Elle éteignit les lumières, récupéra encore une veste qu’elle enfila maladroitement puis elle sortit, fermant délicatement la porte sur ses hier, plus malheureux qu’heureux.

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Crédit photo : Marie Claire

*

Ce texte a été rédigé dans le cadre de l’atelier des jolies plumes, un collectif de blogueurs qui chaque mois se réunit autour d’un thème. Ce mois-ci, le thème était « Envie d’ailleurs ».

Envie de nous rejoindre ? Ecrivez à latelierdesjoliesplumes@gmail.com

Vous pouvez retrouver les jolis textes des autres participants par ici : The Endless Journal – Eclectik Girl – Lexie Swing  – Dans tes yeux – Encore une connasse parisienne – Ailho BelieveLes idées ded – Et si on bavardait Envie de poésie – Hello it’s Alex – I feel blue – Virée dans l’espace – Les petits papiers de fantômette – Desired Attention Denied Affection – Grib0uillie  

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