ECRIRE

De couture et de poésie


De couture et de poésie  - Aimer - Miss blemish - Poésie

Entre nous on aurait pu dire
Que rien n’était couru
Ni même cousu
Pas moins d’avance que de fil blanc
Parlant de couture justement
Il nous en a fallu du temps
Pour apprendre à nous coudre mutuellement
À dénouer les nœuds laissés par ceux
Qui d’un c’est fini nous avaient dit adieu
Déchirer les ourlets comme on franchit des barrières
Donnant sur les champs laissés
Par bêtise ou par crainte en jachère
Tendre la main et s’autoriser à écouter
Cette toute petite voix qui murmure comme on pardonne
À la vie, à ceux qui nous ont abîmés
« Saute, risque ta chance, laisse-toi aimer »
Marquer une pause et souffler
« Mais surtout toi, laisse-toi l’aimer »

*

Victoire nous invitait il y a une, deux semaines à laisser entrer un peu de poésie. Je n’avais guère écrit de poèmes que pour la fête des mères – je les imagine touchants de maladresses, évidences, bêtises et doux clichés – et l’inspiration n’est venue toquer qu’une fois la date butoire dépassée… En sortant de garde, sur le quai du métro qui m’emmènerait gare Saint Lazare pour trois jours volés à ces vacances à dates séparées, je les ai imaginés ces deux amochés par la vie, aux prises avec leur passé, luttant chacun de son côté pour se frayer un chemin jusqu’à des demains mis en communs. 

Et toi, quelle histoire aurais-tu raconté ?

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Ce sport étrange de courir après les mots


Cet amour étrange de courir après les mots - Brèves - Journal d'écriture - Miss Blemish

Matin gris, aurore tombante, lumière rasante, j’ai ressorti les pages, les livres, les articles et les poésies. Le corps enseveli de mots et de plaids chauds, la laine à même la peau, j’ai relu les phrases, interrogé le sens, humé le ténu, dénoué la structure, relié les points à la recherche du petit écusson doré signant les univers. J’ai dénoué les mots jusqu’à laisser apparaître le fil presqu’imperceptible qui, tissé avec patience, douceur et attention, fait naître le fin maillage de sonorités – assonances, dissonances – de rythme et d’idées, pour remonter à la source, retrouver la racine, l’ancre du génie.

Toute petite déjà, je sondais nos plumes. À l’heure où nous apprenions à peine l’alphabet, je ne m’intéressais pas encore à la beauté sonore des mots qu’elles alignaient mais à la régularité légère des lettres qui en naissaient. Avec mon stylo à plume jaune décoré de fleurs blanches et roses, CE2, je réapprenais les yeux fixés sur mon modèle à le tenir le pouce par dessus tous les autres doigts, la main contorsionnée, la paume endolorie pour des journées nombreuses avant que du geste, je maîtrise tous les aspects. J’aimais la bizarrerie de cette singularité qui – nous deux dans la même classe – en perdait ses traits pour cinq années.  
En sixième j’essayais – en vain ! – de laisser dériver un peu plus ma main. Elle avait perdu de son habilité plastique et devant l’écriture tremblotante de mes premiers essais ratés, les prémices des premières courbatures, j’abandonnais rapidement la pose pour les détails qui faisaient de chaque lettre de mon nouveau modèle – queue de cheval, stylo plume rouge à pois blancs – une originalité face aux codes inscrits de grande instance dans les manuels chapeautés par Ratus. Des A en lettres d’ordinateur abandonnant la boucle ronde et lisse pour devenir une cerise alambiquée, le manche d’une canne, un renflement sur le côté. Des j et des g dont on gomme la première partie de la boucle, l’arrondi, pour ne garder qu’un trait vertical et un arc jeté. La rébellion par l’écrit – les cris – l’entrée dans l’adolescence.

Mais cette fascination pour l’écrit est née bien plus tôt encore, avant les cahiers, les taches d’encre, les genoux écorchés, les premiers pas balbutiants dans la cour immense aux tilleuls si grands alors que pour en voir le sommet il fallait plier le cou et lever les yeux très fort. Chaque soir, depuis mon premier souvenir – et ce rituel, j’en suis sûre, devait avoir commencé bien avant – les dernières minutes de veille de la journée étaient peuplées des histoires rangées dans la grande bibliothèque blanche. Avec les chats bleus, les mouches qui s’appellent Patouche et les forêts peuplées d’animaux sachant parler, je découvrais le monde merveilleux des livres, de l’imaginaire et des voyages qui ne demandent pas d’essence. Bien vite les premières punitions, soirs de « on éteint la lumière » et de « on règlera nos comptes à la maison », me chuchotaient au creux d’oreille « par n’importe quel moyen, trouve à maîtriser la science de déchiffrer les mots ».

Les lettres à ma main domptées, les mots à mes yeux dénudés des voiles derrière lesquels ils s’étaient déjà bien trop longtemps cachés, je pouvais commencer à essayer. Combiner, associer, séparer, assembler, faire danser, sauter, rouler, jouer avec sens, genres, styles, mémoire. Ce que je ne savais pas alors que j’alignais les premiers mots des premières histoires c’est qu’en commençant à écrire, je commençais à chercher. La forme avait été affaire d’enfance, de personnalité qui se construit, de geste qui se mûri, écrire serait la recherche de toute une vie.

Par le petit matin gris, le corps plein de la chaleur de la laine, dans l’appartement résonne un bruit factice de pluie. Je lis, j’écris. Je cherche tout en sachant l’éphémère de mes réponses d’aujourd’hui.

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Pour toujours et à jamais


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Noël 1973 

La maisonnée était encore endormie à cette heure où les premières lueurs du jour gris venaient cogner aux carreaux bordés de givre. Une lumière pauvre et claire comme aux jours les plus froids de l’hiver. La vieille femme aux cheveux tantôt gris, tantôt blancs, s’enveloppa dans une épaisse étole couleur prune et se posta devant la fenêtre. Sa peau diaphane paraissait presque bleutée dans l’aurore qui s’éteignait.

La veille au soir déjà, alors que chacun échauffé par le champagne et le vin parlait tout en gestes, elle s’était un peu écartée. À cette même place, elle avait regardé à travers la fenêtre troublée de buée les flocons qui commençaient lentement à tomber. Le bitume n’était pas encore assez froid pour qu’ils s’attardent et le sel faisait son ouvrage. Du temps où la cour était encore faite de graviers, les Noëls sans manteau étaient rares. Cette année-là, l’hiver avait été très froid et le soir du réveillon, la cour s’était vue effacée en l’espace de quelques minutes par une tempête rageuse. Elle revenait au salon après avoir couché les enfants lorsqu’elle avait aperçu au loin une longue silhouette noire. Long manteau sombre, pas mesurés et précis, le maire avait remonté la petite côte qui menait de la rue à la maison. La neige du chapeau qu’il époussetait prestement en la saluant était venue mourir sur les collants de la jeune femme. Une main posée sur les siennes, il avait accompagné la lettre de quelques mots bredouillés navrés. Ses yeux rougis trahissaient une longue tournée.

Ce matin la cour extérieure était nimbée de blanc. Aucune trace sinon celles des chats qui avaient élu domicile dans le jardin n’altérait encore sa surface fragile. Elle éteignit la radio restée allumée, Claude François et sa chanson populaire condamnés au silence, et s’assit sur le rocking-chair. Ses yeux bleus voilés de gris parcoururent rapidement la pièce. Il ne restait plus de la fête que la grande table, la nappe en papier salie, déchirée par endroits, et le feu qui se mourrait. Sur le canapé, les cadeaux emballés de papiers colorés et brillants prenaient des airs tristes sans les enfants pour trépigner devant.

Dans ses mains blanchies par le froid, elle tenait un petit coffret en bois. Elle le dépoussiéra d’une caresse qui s’attarde. La vieille femme expira tout doucement, lèvres embrassées dans un soupir long et paisible, les yeux perdus entre le buffet et la porte d’où bientôt sortiraient les rires et bousculades des vingt-cinq décembre petits-matins. Les deux bras de la charnière dorée se séparèrent délicatement sous ses doigts précautionneux. Elle attendit un peu avant de soulever le couvercle, réarrangea rapidement ses cheveux pris dans une pince. Elle tremblait un peu. Elle ouvrit la boite, en sortit la première lettre. L’enveloppe froissée voyait l’encre chaque année devenir plus claire, noms et adresses n’étaient plus que des résidents fantômes. Les feuillets, si fins que l’on devinait l’envers alors même que l’on lisait encore l’endroit, eux, gardaient encore un soupçon de vie. Les mots n’avaient pas encore fané. Elle ferma les yeux et sourit.

Elle ne lut que la première ligne – « Ma Bien aimée Valentine » – et serra les feuilles contre sa poitrine avec douceur, soucieuse de ne pas froisser le papier fragilisé par les années, nombreuses, écoulées. La suite, elle en connaissait chaque mot. L’inclinaison des caractères, les tremblements de l’encre, ses errances et les phrases scellées de noir. Le temps des larmes sur ces derniers mots de lui à elle arrachés comme la vie à ses lèvres dans l’une des nombreuses tranchées anonymes était cependant révolu. Elle embrassa d’un regard les nouvelles anciennes, éventa quelques larmes secouant sa tête et riant.

« Il semblerait que ce soit plus fort que moi ! »

Elle posa avec délicatesse la lettre sur ses genoux.

« Encore une année passée loin de toi mon Anatole… »

Sa main droite, comme un réflexe, vint trouver le fin pendentif à son cou. Ses doigts se mirent à danser. La petite croix dorée miroitait dans le vide au-dessus de sa poitrine. Elle toussa, s’éclaircit la voix et commença à raconter les trois-cent-soixante-cinq jours qui venaient de s’écouler sans bruit. Sa voix claire et ténue, secouait à peine le silence et de temps à autre, un geste léger effleurait l’air.

L’inventaire fini, elle parla quelques minutes encore. Puis elle reprit les feuillets, sauta les lignes jusqu’aux derniers mots :

« Ma Valentine, je t’aime pour toujours.

–          Je t’aime pour toujours Anatole. Pour toujours et à jamais. »

Les deux bras dorés s’enlacèrent à nouveau, le coffret scellé pour une nouvelle année.

« Grand-père va bien ? demanda Claire, sa petite fille, en la serrant dans ses bras avec tendresse.

–          Extrêmement bien.

–          Mamy a parlé à Papy ? »

La fillette aux cheveux châtains, brillants sous les lumières clignotantes du sapin, leva vers sa maman et son arrière-grand-mère ses grands yeux clairs et rieurs.

« En quelques sortes… »

Valentine se leva, l’embrassa sur la joue et la serra contre elle. Puis, elle lui demanda dans un clin d’œil :

« Ne serait-ce pas l’heure d’ouvrir les cadeaux ? »

Elle croqua dans une papillote et, complice, lui tendit le premier paquet.

*

Cet article a été écrit dans le cadre de l’atelier des Jolies Plumes dont le thème ce mois-ci était « Noël ».

Si vous voulez nous rejoindre, rien de plus simple ! envoyez-nous un petit mot à latelierdesjoliesplumes@gmail.com, vous recevrez la proposition d’écriture du mois prochain !

Et voici les jolis textes des autres participants : Charly Jolie – Lexie Swing – Jolly Juniper – Maman Raconte – Ailho – Eclectik Girl – Et si on bavardait 

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