AU QUOTIDIEN

Les trois lumières


« Sous l’odeur de pâtisserie, un désinfectant, un produit javellisé pointe. Elle retire du four une tarte à la rhubarbe qu’elle pose sur le plan de travail pour la laisser tiédir : du sirop bouillonnant prêt à déborder, de fines feuilles de pâte sculptées dans la croûte. Un courant frais souffle par la porte mais ici tout est chaud, tranquille et propre. De grandes marguerites sont immobiles comme le grand verre d’eau dans lequel elles se dressent. Il n’y a de traces d’enfant nulle part. »
 
La jeune fille se voit débarquée, après l’office du dimanche, dans cette ferme tenue par un couple qu’elle ne connaît pas. Son père est pressé, désinvolte, sa mère enceinte, de nombreux frères et sœurs sont encore à la maison. Ainsi passera-t-elle l’été ici. Comme cette jeune fille, le lecteur ignore tout des raisons de sa venue, des liens exacts qui unissent sa famille à celle de ces fermiers, les Kinsella, tous prêts à l’accueillir. Dans cette ferme, elle va découvrir une nouvelle manière de concevoir la vie sous les regards bienveillants de ces parents de substitution qui ne la considèrent pas vraiment comme une enfant.
 
Avec un style épuré collant à la jeunesse de la narratrice, un vocabulaire simple voire dépouillé, lavé de tout détour ou travestissement, le récit de cette jeune fille irlandaise se décline entre les lignes de sa description d’un monde changeant qu’elle ne comprend pas toujours. Laissant au lecteur le soin de déchiffrer incohérences, malaises, sous-entendus, l’auteur parvient à faire transparaître une émotion pure, celle qui se passe de mot, celle qui ne transparaît que dans un geste, un regard, une attitude, celle que nous expérimentons au quotidien.
 
La lecture est facile, les chapitres courts, on se complaît à relire des passages qui d’une simplicité déconcertante, arrivent mieux à cerner et faire poindre l’essence de l’instant que les plus longs discours. Touchés par cette naïveté, la pureté de cette plume qui se veut légère, les pages glissent et comme pour chaque nouvelle, nous laissent perplexes lorsque vient la fin. Mais peut-on seulement parler d’une fin ?
 
Ce livre est une petite merveille.
Les trois lumières Claire Keegan - Lecture -  Culture - Miss Blemish
Les trois lumières
Claire KEEGAN
Editions Sabine Wespieser
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Emma Jane Austen – roman


Les deux volumes étaient prometteurs, deux milles pages savamment laissées au premier plan sur les rayonnages, une édition anglaise les jouxtant et tout le loisir de contempler à l’excès les tranches lourdes de pages et de mots, de se gargariser de titres qu’un jour peut-être on prendrait le temps de découvrir. Quelques années donc que, pleins de promesses, ils sommeillaient en parade, attendant leur heure…
 
Emma Jane Austen - Culture - Lecture - Critique - Roman - Miss Blemish
 
« Emma Woodhouse, belle, intelligente, riche, dotée d’un heureux caractère et pourvue d’une très confortable demeure, semblait jouir des dons les plus précieux de l’existence. Elle avait passé près de vingt et un ans sur cette terre et n’avait encore connu que bien peu de contrariétés. »
 
Emma mène une vie paisible avec son père dans la demeure familiale depuis que sa sœur aînée Isabella et celle qui des années durant fut sa nourrice se sont mariées. Déterminée à ne jamais convoler, certaine de ne jamais trouver nul homme l’aimant plus que son père qui l’idéalise à l’excès, elle prend cependant plaisir à spéculer depuis son salon sur les mariages qui pourraient se concrétiser dans son voisinage, n’hésitant pas, dès qu’elle juge son intervention nécessaire, a leur donner ce qu’elle croit être des « coups de pouce »…
 
Jane Austen nous installe avec douceur dans les salons de Hartfield, nous faisant évoluer avec ses personnages dans la petite sphère d’initiés de cette campagne anglaise distinguée et paisible, soumise aux aléas des alliances, des malentendus, des bavardages et des ravages de la vanité… Comme toujours elle arrive à nous attirer bien malgré nous dans les mailles d’un filet tissé de longue haleine, fait de bals, de dîners, de parties de cartes et autres ballades, et nous offre au fil de sa prose toujours plus délicate et plus juste, quelques heures délicieuses dans une atmosphère surannée où l’on savait encore tout dire sans hausser le ton ni faire montre de ses sentiments, juste en parsemant par quelques touches subtiles son discours des sarcasmes les plus enrobés et des sous-entendus les mieux exploités. Une leçon délicieuse d’hypocrisie diplomate, des dialogues savoureux et quelques pages d’angoisse pour un dénouement heureux…
 
Jane Austen réussit donc à métamorphoser sa jeune héroïne peu encline à la modestie en une perle faisant amende honorable de son orgueil et de ses préjugés.
A lire à l’heure du thé…
Emma
Jane Austen
Editions Omnibus
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Les liaisons dangereuses


Depuis qu’une amie de très bon goût a placé entre mes mains Les liaisons dangereuses, je n’ai plus qu’une question en tête : pourquoi ne nous a-t-on jamais fait étudier ce livre en cours de français ? quel besoin y avait-il de nous assommer de ces romans barbares composés à 90% de descriptions languissantes d’une campagne sans attrait ou d’une société pour trop cruelle ? Le fantôme du pavé ayant trop longtemps plané sur des vacances qui ne se faisaient plus que torture sous la menace de ces pages interminables, j’en avais conçu un ressentiment implacable contre les Classiques. Jusqu’à ce que…
 
Les liaisons dangereuses Choderlos de Laclos - Culture - Roman - Lecture - Critique - Miss Blemish
Le stratagème est fin, implacable… savamment l’auteur tisse une toile, vous entoure, vous engourdit, vous paralyse enfin et telle une araignée vous laisse à l’attendre, lui et son précieux dénouement. Chaque personnage vous semble bientôt familier, vous découvrez chaque nouvelle lettre comme si elle vous était personnellement adressée et c’est bientôt un supplice que d’attendre encore le dénouement, de lire ces lignes de déclarations enflammées, de fins stratèges, d’explications perverties, d’excuses fallacieuses…
 
Si comme moi vous avez besoin de cette réconciliation, n’hésitez pas une seconde. Le roman épistolaire à cela de merveilleux qu’il ne permet pas un épanchement excessif dans les descriptions sinon inutiles, propres à démontrer la finesse de l’auteur et non à enrichir le récit…
 
Un roman diabolique et savoureux, des personnages attachants, haïssables, profondément humains, une morale mise en péril pour n’être que mieux sauvée, une justice tardive… mais une justice tout de même. A dévorer de toute urgence…
 
Les liaisons dangereuses
Choderlos DE LACLOS
Les Classiques de poche
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