AU QUOTIDIEN

Les Déferlantes Claudie Gallay


« Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m’ont fait peur.
Il faisait tellement nuit. A plusieurs reprises, j’ai cru que le vent allait arracher le toit. J’entendais craquer les poutres.
J’ai allumé des bougies. Elles fondaient, des coulées de cire blanche sur le bois de la table. L’étrange pellicule brûlante. Dans la lumière d’un éclair, j’ai vu le quai, il était inondé comme si la mer était remontée sur les terres et avait tout englouti. »
Les déferlantes Claudie Gallay - Roman - Critique - Culture - Lecture - Miss Blemish
C’est un soir de tempête que Lambert débarque dans ce hameau de la côte Bretonne, la Hague. Ce hameau qui lui a dérobé ses parents et son frère. Cette même mer déchaînée qui n’a rendu que deux des corps. Une histoire de tempête, une histoire de phare, une histoire de famille, une histoire de village. A travers le quotidien d’une ornithologue, dont on ne connaît pas le nom, cachée derrière des pronoms personnels impersonnels et des « tu » lancés au hasard des conversations familières dans le bar du village, on découvre la vie d’une bourgade avec ses habitants comme autant de membres d’une même famille distordue écrivant la même histoire avec leurs imperfections, leurs bizarreries, leurs blessures et leurs secrets.
 
Les Déferlantes de Claudie Gallay me laisse étonnement perplexe, et c’est avec un certain malaise que je me retrouve à chercher les mots pour écrire cette chronique, parce que ce qu »il livre est aussi étrange que prenant. C’est en commençant à rédiger ce billet que je me suis aperçue que la narratrice était restée anonyme derrière son statut… celle qui nous avait confié au fil de page ses angoisses, ses impressions, ses pensées, sa vie, ne nous avait même pas donné son nom. Peut-être est-ce pour cela que l’identification au personnage n’était que plus réussie, tenace, palpable. Derrière ce Elle qui parsemait les dialogue, ces Je dont elle ponctuait sa narration, nous pouvions tout aussi bien nous cacher nous aussi…
 
Ce livre est étrange car il ne contient, au premier abord, aucun des ingrédients d’un succès littéraire. On suit le quotidien banal s’il en est d’une ornithologue (on a vu des personnages plus porteurs tout de même), dans une bourgade isolée, en proie à un deuil douloureux et le récit s’ouvre sur une scène de tempête : le décor est planté. Pourtant, sitôt mis le nez entre ces pages, on se surprend à dévorer les brèves de comptoir, à se prendre d’affection pour tous ces protagonistes si singuliers, si différents, si riches qui font le sel du récit, à rêver des côtes bretonnes avec nostalgie, comme si nous aussi, nous n’aspirions qu’à contempler l’océan jusqu’à l’épuisement. Ainsi, je rêve maintenant de déposer mes bagages dans quelque petit hôtel donnant sur la plage, à me balader le matin avant même d’avoir songé à petit déjeuner, les pieds dans la mer, les jeans retroussés, à marcher dans les traces de ce roman surprenant. Ce n’est pas un coup de cœur classique, c’est livre qui vous transporte malgré vous, qui vous ramène à lui égoïstement, possessif comme un conjoint jaloux, un livre idéal pour les vacances lorsque lire toute une matinée apparaît comme une activité des plus raisonnables.
Les déferlantes
CLAUDIE GALLAY
Editions J’ai Lu
Laisser un commentaire - 0

Les trois lumières


« Sous l’odeur de pâtisserie, un désinfectant, un produit javellisé pointe. Elle retire du four une tarte à la rhubarbe qu’elle pose sur le plan de travail pour la laisser tiédir : du sirop bouillonnant prêt à déborder, de fines feuilles de pâte sculptées dans la croûte. Un courant frais souffle par la porte mais ici tout est chaud, tranquille et propre. De grandes marguerites sont immobiles comme le grand verre d’eau dans lequel elles se dressent. Il n’y a de traces d’enfant nulle part. »
 
La jeune fille se voit débarquée, après l’office du dimanche, dans cette ferme tenue par un couple qu’elle ne connaît pas. Son père est pressé, désinvolte, sa mère enceinte, de nombreux frères et sœurs sont encore à la maison. Ainsi passera-t-elle l’été ici. Comme cette jeune fille, le lecteur ignore tout des raisons de sa venue, des liens exacts qui unissent sa famille à celle de ces fermiers, les Kinsella, tous prêts à l’accueillir. Dans cette ferme, elle va découvrir une nouvelle manière de concevoir la vie sous les regards bienveillants de ces parents de substitution qui ne la considèrent pas vraiment comme une enfant.
 
Avec un style épuré collant à la jeunesse de la narratrice, un vocabulaire simple voire dépouillé, lavé de tout détour ou travestissement, le récit de cette jeune fille irlandaise se décline entre les lignes de sa description d’un monde changeant qu’elle ne comprend pas toujours. Laissant au lecteur le soin de déchiffrer incohérences, malaises, sous-entendus, l’auteur parvient à faire transparaître une émotion pure, celle qui se passe de mot, celle qui ne transparaît que dans un geste, un regard, une attitude, celle que nous expérimentons au quotidien.
 
La lecture est facile, les chapitres courts, on se complaît à relire des passages qui d’une simplicité déconcertante, arrivent mieux à cerner et faire poindre l’essence de l’instant que les plus longs discours. Touchés par cette naïveté, la pureté de cette plume qui se veut légère, les pages glissent et comme pour chaque nouvelle, nous laissent perplexes lorsque vient la fin. Mais peut-on seulement parler d’une fin ?
 
Ce livre est une petite merveille.
Les trois lumières Claire Keegan - Lecture -  Culture - Miss Blemish
Les trois lumières
Claire KEEGAN
Editions Sabine Wespieser
Laisser un commentaire - 0

Emma Jane Austen – roman


Les deux volumes étaient prometteurs, deux milles pages savamment laissées au premier plan sur les rayonnages, une édition anglaise les jouxtant et tout le loisir de contempler à l’excès les tranches lourdes de pages et de mots, de se gargariser de titres qu’un jour peut-être on prendrait le temps de découvrir. Quelques années donc que, pleins de promesses, ils sommeillaient en parade, attendant leur heure…
 
Emma Jane Austen - Culture - Lecture - Critique - Roman - Miss Blemish
 
« Emma Woodhouse, belle, intelligente, riche, dotée d’un heureux caractère et pourvue d’une très confortable demeure, semblait jouir des dons les plus précieux de l’existence. Elle avait passé près de vingt et un ans sur cette terre et n’avait encore connu que bien peu de contrariétés. »
 
Emma mène une vie paisible avec son père dans la demeure familiale depuis que sa sœur aînée Isabella et celle qui des années durant fut sa nourrice se sont mariées. Déterminée à ne jamais convoler, certaine de ne jamais trouver nul homme l’aimant plus que son père qui l’idéalise à l’excès, elle prend cependant plaisir à spéculer depuis son salon sur les mariages qui pourraient se concrétiser dans son voisinage, n’hésitant pas, dès qu’elle juge son intervention nécessaire, a leur donner ce qu’elle croit être des « coups de pouce »…
 
Jane Austen nous installe avec douceur dans les salons de Hartfield, nous faisant évoluer avec ses personnages dans la petite sphère d’initiés de cette campagne anglaise distinguée et paisible, soumise aux aléas des alliances, des malentendus, des bavardages et des ravages de la vanité… Comme toujours elle arrive à nous attirer bien malgré nous dans les mailles d’un filet tissé de longue haleine, fait de bals, de dîners, de parties de cartes et autres ballades, et nous offre au fil de sa prose toujours plus délicate et plus juste, quelques heures délicieuses dans une atmosphère surannée où l’on savait encore tout dire sans hausser le ton ni faire montre de ses sentiments, juste en parsemant par quelques touches subtiles son discours des sarcasmes les plus enrobés et des sous-entendus les mieux exploités. Une leçon délicieuse d’hypocrisie diplomate, des dialogues savoureux et quelques pages d’angoisse pour un dénouement heureux…
 
Jane Austen réussit donc à métamorphoser sa jeune héroïne peu encline à la modestie en une perle faisant amende honorable de son orgueil et de ses préjugés.
A lire à l’heure du thé…
Emma
Jane Austen
Editions Omnibus
Laisser un commentaire - 0