Lectures

Quand souffle le vent du nord de Daniel Glattauer


« Nous créons des personnages virtuels, imaginaires, nous dessinons l’un de l’autre des portraits robots illusoires. Nous posons des questions dont le charme est de ne pas obtenir de réponses. Oui, nous nous amusons à éveiller la curiosité de l’autre, et à l’attiser en refusant de la satisfaire. Nous essayons de lire entre les lignes, entre les mots, presque entre les lettres. Nous nous efforçons de nous faire de l’autre une idée juste. Et en même temps, nous sommes bien déterminés à ne rien révéler d’essentiel sur nous-mêmes. « Rien d’essentiel », c’est-à-dire ? Rien du tout, nous n’avons encore rien raconté de notre vie, rien de ce qui fait notre quotidien, rien de ce qui est important pour nous. »
 
 
Quand souffle le vent du nord de Daniel Glattauer - Culture - Lecture - Miss Blemish
 
Emmi et Léo ne se connaissent pas. Ils ne se sont jamais vus. Ils ignorent même jusqu’au prénom de leur interlocuteur lorsque leur correspondance commence. Une lettre en plus dans une adresse de messagerie et la machine est lancée. D’une banale erreur de saisie naît une amitié qui peu à peu se transforme en une véritable addiction. Une addiction aux mails qu’ils échangent. Une addiction à ce monde, à cet inconnu pourtant si familier qui n’a pas d’autre visage que celui qu’ils lui donnent, à cette île imaginaire, ce pont virtuel entre leur deux réalités, cet échappatoire où ils déversent leurs joies, leurs peines, font de vaines tentatives d’humour, réfrènent leurs penchants ironiques, cyniques, caustiques et s’attachent au fil des jours, des heures, des minutes passées face à l’écran, dans l’attente d’un signe, de quelques lignes supplémentaires qui viendraient enrichir leur histoire qui naît à peine.
 
Dans ce jeu de chasse à la souris où s’ils se cachent de l’autre désespérément ce n’est que pour mieux se révéler tels qu’ils sont, loin de leur contingence, de leur physique, des carcans du quotidien, libérés par l’anonymat, les pages défilent vite, trop vite. Emportés par cet échange, nous nous prenons dans l’attente de la réponse, du dénouement, de la suite. C’est tout ? En resterons-t-ils là ? Se contenteront-ils de ne rester que des inconnus l’un pour l’autre ? Des thérapeutes réciproques cachés derrière un écran ? J’ai lu ce livre en une journée. 348 pages dévorées, englouties. J’ai acheté le tome suivant le lendemain. Une fois lancé, vous vous retrouverez enchaînés à cette histoire, attachés aux personnages si humains, si authentiques. Cet échange, cette véracité qui suinte, l’authenticité qui se dégage de chaque mail, l’honnêteté, la spontanéité de leur écriture vous convainc au fil de leur correspondance que jamais ils n’auraient pu établir un même lien s’ils s’étaient rencontrés de manière conventionnelle, dans un café, au cinéma, dans la rue, au restaurant. Parce qu’ils auraient peut-être voulu se plaire mutuellement, se séduire l’un l’autre ou au contraire l’auraient trouvé fade et sans intérêt. Il n’y avait aucun enjeu de ce type lorsqu’ils se sont croisés pour la première fois. Juste des mots, des phrases qui les reliaient. Leurs mots se sont reconnus, se sont plus, leur ont permis de se montrer tels qu’ils étaient, avec leurs doutes, leurs peines, leurs joies, leurs faiblesses. Ils n’avaient aucun motif de se cacher de l’autre, aucun enjeu, aucun intérêt. Et c’est ce qui donne à Quand souffle le vent du Nord de Daniel Glattauer toute sa magie.
 
Quand souffle le vent du nord de Daniel Glattauer - Culture - Lecture - Miss Blemish
 
Je ne ferais pas d’article sur le second (et pour le moment dernier) tome car se serait révéler des ressorts du premier… Je vous confierais juste qu’en ouvrant La septième vague, j’ai eu l’impression de retrouver Emmi et Léo comme de vieux amis d’enfance. Ces deux livres sont excellents, incontestablement. Ils vous feront rire, espérer, attendre, ils vous émouvront et vous feront passer de délicieuses soirées en compagnie de leurs héros.
 
Quand souffle le vent du nord
Daniel GLATTAUER
Le livre de Poche
 
La septième vague
Daniel GLATTAUER
Grasset
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Les Déferlantes Claudie Gallay


« Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m’ont fait peur.
Il faisait tellement nuit. A plusieurs reprises, j’ai cru que le vent allait arracher le toit. J’entendais craquer les poutres.
J’ai allumé des bougies. Elles fondaient, des coulées de cire blanche sur le bois de la table. L’étrange pellicule brûlante. Dans la lumière d’un éclair, j’ai vu le quai, il était inondé comme si la mer était remontée sur les terres et avait tout englouti. »
Les déferlantes Claudie Gallay - Roman - Critique - Culture - Lecture - Miss Blemish
C’est un soir de tempête que Lambert débarque dans ce hameau de la côte Bretonne, la Hague. Ce hameau qui lui a dérobé ses parents et son frère. Cette même mer déchaînée qui n’a rendu que deux des corps. Une histoire de tempête, une histoire de phare, une histoire de famille, une histoire de village. A travers le quotidien d’une ornithologue, dont on ne connaît pas le nom, cachée derrière des pronoms personnels impersonnels et des « tu » lancés au hasard des conversations familières dans le bar du village, on découvre la vie d’une bourgade avec ses habitants comme autant de membres d’une même famille distordue écrivant la même histoire avec leurs imperfections, leurs bizarreries, leurs blessures et leurs secrets.
 
Les Déferlantes de Claudie Gallay me laisse étonnement perplexe, et c’est avec un certain malaise que je me retrouve à chercher les mots pour écrire cette chronique, parce que ce qu »il livre est aussi étrange que prenant. C’est en commençant à rédiger ce billet que je me suis aperçue que la narratrice était restée anonyme derrière son statut… celle qui nous avait confié au fil de page ses angoisses, ses impressions, ses pensées, sa vie, ne nous avait même pas donné son nom. Peut-être est-ce pour cela que l’identification au personnage n’était que plus réussie, tenace, palpable. Derrière ce Elle qui parsemait les dialogue, ces Je dont elle ponctuait sa narration, nous pouvions tout aussi bien nous cacher nous aussi…
 
Ce livre est étrange car il ne contient, au premier abord, aucun des ingrédients d’un succès littéraire. On suit le quotidien banal s’il en est d’une ornithologue (on a vu des personnages plus porteurs tout de même), dans une bourgade isolée, en proie à un deuil douloureux et le récit s’ouvre sur une scène de tempête : le décor est planté. Pourtant, sitôt mis le nez entre ces pages, on se surprend à dévorer les brèves de comptoir, à se prendre d’affection pour tous ces protagonistes si singuliers, si différents, si riches qui font le sel du récit, à rêver des côtes bretonnes avec nostalgie, comme si nous aussi, nous n’aspirions qu’à contempler l’océan jusqu’à l’épuisement. Ainsi, je rêve maintenant de déposer mes bagages dans quelque petit hôtel donnant sur la plage, à me balader le matin avant même d’avoir songé à petit déjeuner, les pieds dans la mer, les jeans retroussés, à marcher dans les traces de ce roman surprenant. Ce n’est pas un coup de cœur classique, c’est livre qui vous transporte malgré vous, qui vous ramène à lui égoïstement, possessif comme un conjoint jaloux, un livre idéal pour les vacances lorsque lire toute une matinée apparaît comme une activité des plus raisonnables.
Les déferlantes
CLAUDIE GALLAY
Editions J’ai Lu
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Les trois lumières


« Sous l’odeur de pâtisserie, un désinfectant, un produit javellisé pointe. Elle retire du four une tarte à la rhubarbe qu’elle pose sur le plan de travail pour la laisser tiédir : du sirop bouillonnant prêt à déborder, de fines feuilles de pâte sculptées dans la croûte. Un courant frais souffle par la porte mais ici tout est chaud, tranquille et propre. De grandes marguerites sont immobiles comme le grand verre d’eau dans lequel elles se dressent. Il n’y a de traces d’enfant nulle part. »
 
La jeune fille se voit débarquée, après l’office du dimanche, dans cette ferme tenue par un couple qu’elle ne connaît pas. Son père est pressé, désinvolte, sa mère enceinte, de nombreux frères et sœurs sont encore à la maison. Ainsi passera-t-elle l’été ici. Comme cette jeune fille, le lecteur ignore tout des raisons de sa venue, des liens exacts qui unissent sa famille à celle de ces fermiers, les Kinsella, tous prêts à l’accueillir. Dans cette ferme, elle va découvrir une nouvelle manière de concevoir la vie sous les regards bienveillants de ces parents de substitution qui ne la considèrent pas vraiment comme une enfant.
 
Avec un style épuré collant à la jeunesse de la narratrice, un vocabulaire simple voire dépouillé, lavé de tout détour ou travestissement, le récit de cette jeune fille irlandaise se décline entre les lignes de sa description d’un monde changeant qu’elle ne comprend pas toujours. Laissant au lecteur le soin de déchiffrer incohérences, malaises, sous-entendus, l’auteur parvient à faire transparaître une émotion pure, celle qui se passe de mot, celle qui ne transparaît que dans un geste, un regard, une attitude, celle que nous expérimentons au quotidien.
 
La lecture est facile, les chapitres courts, on se complaît à relire des passages qui d’une simplicité déconcertante, arrivent mieux à cerner et faire poindre l’essence de l’instant que les plus longs discours. Touchés par cette naïveté, la pureté de cette plume qui se veut légère, les pages glissent et comme pour chaque nouvelle, nous laissent perplexes lorsque vient la fin. Mais peut-on seulement parler d’une fin ?
 
Ce livre est une petite merveille.
Les trois lumières Claire Keegan - Lecture -  Culture - Miss Blemish
Les trois lumières
Claire KEEGAN
Editions Sabine Wespieser
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