Amours de comptoir – nouvelle


amours de comptoir - nouvelle - Miss Blemish

Terminer un texte. Raconter une histoire, décider de ce qu’il adviendra. Souvent je n’en ai pas le cœur. Décider. Dira-t-elle oui, dira-t-elle non, partira-t-il finalement, s’aimeront-ils enfin, le chemin bifurquera-t-il là où les premiers mots se profilaient déjà ? Manque de temps, atmosphère non propice, je terminai cette nouvelle, douloureusement, par l’histoire d’Amélie entre le vendredi soir et le samedi qui sonnerait la clôture des participations au concours organisé par Bibliocratie sur le thème du Bistrot jusqu’à en arriver en retard au rendez-vous que nous avions près du Canal Saint Martin Camille et moi. Si je n’avais pas eu cet ami pour me relire à cet instant et me dire « Envoie ! », certainement cette nouvelle serait resté au mieux un article, au pire un autre embryon abandonné dans mes brouillons. Puis parfois la vie fait que les choses s’alignent dans un certain ordre et que l’on finit par cliquer. Cet article trouve donc pleinement sa place dans la catégorie « Et soudain prendre le risque… » du blog…

Bistrot, premier sujet sur lequel I. de notre atelier d’écriture hebdomadaire nous faisait travailler, premier thème propulsant mes mots hors du cadre. Cela fait trembler un peu l’amoureuse superstitieuse des signes que je suis. Joli hasard.

Dans cette nouvelle je voulais raconter une histoire via leurs histoires, camaïeu d’instants abrités par ces mêmes murs qui abritent le plus grand des ballets, celui de la vie qui se joue autour d’un verre de vin, d’un café ou d’un jus d’ananas… Faire transparaître l’unicité dans la pluralité de nos amours. Ce sont des fragments, des photos en mots, c’est un essai que je vous livre ici avec beaucoup, beaucoup d’humilité en ayant pleinement conscience de sa faiblesse, de sa fragilité mais pourtant certaine de son authenticité.

Si après votre lecture, cette nouvelle vous a touché je vous invite à vous rendre par là et à y laisser un petit cœur pour soutenir cette tentative. Merci d’avance à tous pour votre amour et d’être toujours tous présents au rendez-vous. Si vous avez des commentaires, critiques positives comme négatives, n’hésitez pas à les laisser dans les commentaires sous l’article, je vous lirai avec attention.

*

Amours de Comptoir

Par Célie M. – Miss Blemish

– Jeanne –

La matinée touchait à sa fin lorsque tu entras. C’est étrange, moi qui d’habitude mets si longtemps à me rappeler des traits, toi, dès le soir, je pouvais te dessiner en pensée. Je pouvais dérouler, rembobiner, rejouer ce petit bout de bande de souvenir, la cloche qui en quatre heures seulement passées derrière ce nouveau comptoir m’agaçait déjà, ta main sur la porte, ton demi-tour, la manière dont tu la refermais avec soin, précaution, sans faire de bruit. Tes yeux la première fois qu’ils croisaient les miens.

Bruns, sombres et chauds. De ces regards qui vous enveloppent, la faute à ce demi-sourire, cette douceur dans tes traits pourtant soulignés par une barbe de trois jours. Faussement négligée, désinvolture savamment travaillée. Ta main sur la lanière de ta sacoche en bandoulière, tu t’approchas du comptoir. Ce n’étaient rien que ces quatre mètres te séparant de moi, à tous les autres j’offrais un vague sourire tout en continuant à m’affairer jusqu’à ce que qu’ils aient fait leur choix et qu’ils me fassent signe. Mais pour toi, je restais là comme incapable de bouger, je te détaillais avec angoisse. Comment savoir si tu étais l’un des habitués ou seulement de passage dans ce quartier, dans cette ville ou pire… dans ce pays ? Cette fois-là pouvait être la toute dernière. Cet instant, toi avançant toujours et moi ne trouvant rien, pouvait être décisif.

Cet instant était décisif.

Pense, pense, pense… Trouve, parle, bouge !

Mais rien… je te regardais. Ta douce nonchalance criait que tu ignorais tout de ce que cela faisait de se retrouver face à toi. J’aimais jusqu’à ta démarche tu sais, cette élégance discrète cachée dans la douceur de tes épaules rentrées un rien en dedans lot des timides nés trop grands. Et ce jean moutarde épousant tes chaussures de cuir brun. Peut-on aimer la personne dans le jean à cause du jean ? Je maudissais ce tablier cachant à tes regards mon pantalon bordeaux et mes chaussures accordées aux tiennes. Tu aurais compris comme moi, c’est certain. Bordeaux, moutarde et cuir bruni, comment ignorer cette évidence ? Toi qui rougit si facilement, en riant ou aux prises avec l’angoisse, même légère, tu ne semblas pas remarquer l’insistance de mon regard. Tout naturellement tu me souris et, prenant place sur le tabouret face à moi tu commandas un café et un pain au chocolat.

 

– Emma –

Il m’attendait devant le Bistrot où nous nous étions donné rendez-vous, assis sur un banc. Je le vis avant qu’il ne m’aperçoive. Toute ma vie je crois je pourrais rappeler à ma mémoire cette photo-là, lui souriant à son portable, sa tête déjetée en arrière. Les plis au coin de ses yeux, son profil rieur, sa joue sur laquelle bientôt je passerai ma main. Au-dessus de la table. Et ses lèvres qui bientôt embrasseront cette main. Elle quittera la bride qu’elle sert encore fébrilement et, peut-être… Il tourna la tête vers moi et me sourit, de ces sourires qui effacent tout jusqu’à cette crampe naissant là, lieu de tant d’heures passées allongée dans un lit sans âme. Je souris, toute appréhension envolée. J’embrassai sa joue, rapidement mais ma main piégée au creux, juste posée sur sa poitrine épousant parfaitement ma paume. Je pouvais sentir la chaleur de sa peau sous sa chemise de lin légère, blanche comme la première fois sur le trottoir de nos amours, courant vers moi.

 

Amélie

La serveuse posa sur ma table un jus d’ananas. J’agitais sans trop y croire la bouteille, la pulpe remontant mollement des profondeurs où elle paressait. L’espace d’un instant, je quittais les murs du bistrot de la gare devenu glauque d’avoir essuyé tant d’adieux aux pieds de quais qui bientôt seraient à nouveau déserts. Je me retrouvais place du port, fin août, avec tes mains sur cette même bouteille que tu ne me laissais pas le temps d’ouvrir et cette douce lumière baignant nos corps ne sachant plus que faire de sa chaleur. Pourquoi diable avais-je commandé ce jus de fruit que je ne saurais plus boire ? L’habitude sans doute. A trop vouloir partager toutes nos amours dans l’effervescence de nos débuts, on finit l’été dépossédé sans plus rien à quoi se raccrocher. Tu secouais vivement la bouteille, sans effort, dans tes gestes transparaissant l’habitude des nombreux services de ta vie d’avant, une tape sur le culot, clac et le breuvage clair coulait dans mon verre frais inondant les glaçons. Je suis tombée amoureuse de tes détails. Ta main sur ma taille tes lèvres pudiquement posées ma joue, ta main retenant encore un peu mon poignet au moment de nous quitter nos yeux pleins de « à bientôt », tes doigts dans les miens à l’heure où mes yeux ne pouvaient encore sans ciller croiser les tiens, cette distance malhabile pour nos épaules s’embrassant au gré de nos pas hagards, engourdis dans cette nouveauté, sur les pavés.

« Léo, nous parlions de franchise et je n’ai pas été franche avec toi. Je ne sais si c’est le choc, la peur de te voir disparaître brutalement et tout à faire de ma vie ou simplement l’instinct qui me disait que ce n’était pas de l’amante mais de l’amie dont tu avais besoin mais, je ne t’ai pas dit la vérité. Et pour prendre une décision avisée, je crois qu’il est nécessaire d’en connaître toutes les données. Comment pourrais-tu faire le choix de m’aimer, moi, si tu ne sais pas ce que je désire ? Alors je te le dis : « aimes-moi, choisis-moi », même si nous n’en étions qu’aux balbutiements, là où tout est encore à faire, à découvrir, à inventer. Je ne sais si ce que nous partageons est ce que tout le monde appelle avec emphase « l’Amour », ma raison me dit que c’est trop tôt pour parler ainsi, mes tripes hurlent que oui, mon cœur me dit juste que j’étais Bien avec toi. Bien tout simplement. Je pense que c’est une bonne piste. Et je ne veux pas perdre cela, je ne veux pas te perdre Toi. »

Tu étais à nouveau face à moi à cette table de plastique comme seuls osent en arborer les bars de rivages. Ta chemise couleur ocre soulignait la douceur de ton teint halé d’été contrastant avec ma peau couleur lait mélangée à la tienne dans mon bras enroulé autour du tien. Les bulles évanescentes de ton Schweppes frisaient l’air au-dessus de ton verre et tu me disais comme c’était bon de me revoir. Je te souriais loin du mur froid auquel j’adressais comme autant de bouteilles à la mer ce que tu n’étais plus là pour voir. A commencer par mes yeux mouillés. L’heure tournait et mon verre ne se vidait pas, mon train partirait bientôt lui aussi, comme nous tous.

 « Une glace ? »

Tes yeux s’égarent vers mon sud, les miens à l’horizon, le lac à perte de vue et tes lèvres dans mon cou. Le vrombissement de mon téléphone sur la tablette métallique me tira avec violence de nos ailleurs et sans que je puisse l’arrêter, m’imposa ce message qui défilait avec l’écran que j’allumais. Dans un baiser glacé, décembre nous exila loin des embruns de l’été, notre fin à la table anonyme de ce bord de quai abandonné.

 

– Anne –

« Alors comme ça vous êtes journaliste ? »

Il était craquant, aussi beau à la ville qu’à la scène. Mon verre de vin à la main, je pris le temps de savourer ma dernière gorgée avant d’acquiescer. Simple formalité, il connaissait visiblement la réponse avant même d’avoir posé la question.

« Vous aimez la musique classique ? »

Cherchait-il le compliment ? Je me contentais d’une réponse sobre, ce petit jeu commençait à m’amuser.

« J’aime Mendelssohn. »

Simple, court, efficace et subtil.

« Vous me plaisez beaucoup. »

Je souris.

« Vous êtes audacieux.

–              Je vous offre un autre verre ? »

J’étais déjà presque soûle, vingt-trois heures, dernier repas datant de midi, concert magique et un verre de vin : la parfaite équation d’une soirée qui allait déraper.

« Une autre fois peut-être. J’ai été ravie de vous rencontrer.

–              Tout le plaisir a été pour moi. »

Il saisit ma main et effleura mes doigts de ses lèvres, ses yeux toujours rivés dans les miens. Je réprimais un frisson. L’alcool me montait à la tête et il était anglais, j’en étais sûre. Personne d’autre au monde n’aurait osé le baisemain. Gentleman, il me raccompagna jusqu’à la porte et héla un taxi pour moi. Je le laissai faire.

« Je donne un concert demain dans une petite salle en centre-ville, si Chopin a lui aussi vos faveurs…

–              Je vous laisserai le découvrir demain alors. »

Je refermais la portière et donnais l’adresse de mon hôtel au taxi. Il démarra en trombe et, malgré toute ma bonne volonté, je ne pus résister à la tentation de me retourner pour le voir une dernière fois : il suivait lui aussi le taxi des yeux, seul au bord du trottoir. J’essayais de me convaincre sans beaucoup de succès qu’il n’avait pas gagné mais c’était peine perdue, je savais que j’irais à ce concert.

 

– Philippe –

J’entrai dans ce café, fatigué de cette longue balade dans ces rues comme dans mes souvenirs. La ville n’avait guère changé en dix ans que je ne m’y étais pas aventuré. Je choisissais une place côté fenêtre, sur la banquette d’une table solitaire. Ma commande passée, je me retrouvai à nouveau seul face à mes pensées. Il y avait bien un livre dans ma sacoche mais je n’étais pas d’humeur à m’encombrer des histoires des autres, j’avais bien assez à faire à cet instant avec les miennes. Je regardais donc distraitement par la fenêtre et m’adonnais à cette activité que je chérissais tant : observer les gens. Je papillonnais de l’un à l’autre dans cette rue fort animée par le marché qui l’encombrait lorsque je la vis. Rayonnante, souriante, en tout point égale à mon souvenir quoique peut-être encore plus belle qu’alors. Il faut dire que la dernière fois que je la vis, elle pleurait. J’étais assis et pourtant j’eus encore l’impression de tomber, un peu à la manière dont on se réveille brutalement au contact du matelas lorsque l’on a rêvé une chute vertigineuse. Le précipice se profilait là, au dedans de moi. A son bras, un homme ressemblant au jeune homme que j’avais été et qu’elle n’avait jamais connu. Il ne restait rien de la jeune fille chétive, timide comme blessée par la vie que j’avais rencontrée un autre jour de mai il y a ce qui me semble aujourd’hui fort longtemps.

Je me souviens encore comme ses yeux s’étaient illuminés ce soir-là lorsque je m’étais risqué à lui dire qu’elle était jolie. Comme d’une simple phrase tout avait commencé. Sans crier gare revinrent avec une violence inouïe ses larmes et son silence. A la fin. Lorsque je lui brisais le coeur d’un revers de main, sans savoir vraiment ce que je faisais-là. J’avais beau quitter ma veste, la brûlure de la honte qui déjà faisait monter le rouge à mes joues ne se laisserait pas si facilement déloger. J’avais essayé, je pensais, avec les années, y être arrivé. Je la retrouvais pourtant intacte, peut-être même plus vive encore à cet instant où elle traversait sous mes yeux la rue agitée.

D’elle il ne me restait plus que mes souvenirs et ce paquet, déposé un matin sans bruit, l’un de mes livres préférés dans une édition au papier fin, précieux, dont je n’avais su me débarrasser. Et maintenant ce souvenir-là, elle sur cette place baignée de lumière et moi à l’ombre derrière cette vitre froide.

L’homme se pencha vers elle pour l’embrasser et posa sa main sur son ventre. Captivé par ses yeux et son sourire, ce n’est qu’à cet instant que je le découvrais arrondi. Je sentis les larmes me monter aux yeux. Oh combien aurais-je aimé traverser la rue et la serrer fort dans mes bras, m’excuser et lui souhaiter bonne chance, lui dire combien j’étais heureux de la voir ainsi heureuse aujourd’hui et entourée, combien je m’en étais voulu de l’avoir tant peinée dans mon incapacité à l’aimer avec la même force qu’elle l’avait fait, combien j’aurais aimé avoir la force de l’honnêteté avant de la briser d’un lit défait avec une autre, combien elle m’avait manquée, combien elle m’avait apporté en silence ces mois durant sans que je m’en aperçoive avant l’instant où sans bruit elle se résolut à fermer la porte sur nous. J’aurais aimé lui dire que toute cette peine n’avait pas été causée en vain et que j’avais été heureux autant qu’elle avait été malheureuse, que j’avais compris. Je la connaissais assez pour savoir que malgré tout, envers et contre tout, elle n’avait cessé de m’espérer heureux quelque part, loin, qu’elle avait fermé une porte mais qu’elle n’avait pas tout effacé.

Mais je restais là, par lâcheté peut-être, par bonté sûrement. Je n’avais plus droit de passage sur sa vie. Je grappillais toutes les miettes de son sourire offert à l’univers et pour quelques instants à moi également. Je les observais jusqu’à ce qu’ils disparaissent parmi la foule.

Le bourdonnement du café reprit ses droits sur moi. Je portais à mes lèvres la tasse de thé que je n’avais pas vu le serveur poser sur la table, il était déjà froid.

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